Pour être bien franc, j’ignorais, lorsque je l’ai demandé, que Feu était un roman jeunesse. Toutefois, ne reculant devant rien au nom de la Littérature et des Méconnus, je propose ici une critique qui n’en est pas une – ce serait plutôt un enchevêtrement d’idées et de réflexion qu’a occasionné mon erreur somme toute assez inoffensive.

Feu commence alors que Ian, jeune homme d’âge indéterminé, va porter au dispensaire le cadavre de sa sœur Anna qui sera jeté avec les autres dans un charnier. Dans ce monde post-apocalyptique, la Cité est déchirée par des affrontements quotidiens entre les hommes du Sénateur, sorte de Big Brother défendant les intérêts des riches, et les fidèles de l’Homme-rat, prophète apocalyptique et prêcheur de la rédemption par le feu. Avec les autres, Ian lance des bombes incendiaires contre l’injustice de la vie hors de l’enceinte qui protège les fortunés. En compagnie du souriant Parviz, Ian réunit autour de lui un petit groupe d’enfants et de jeunes ados qu’il tente tant bien que mal de protéger de l’horreur d’un monde sans pitié. Il y a aussi Kristel, une docteure déterminée qui fait son possible pour soigner les nombreux blessés qu’occasionnent la guerre contre le Sénateur et les pillages qui sont légion lorsqu’une population est maintenue dans l’indigence. Décidée à faire changer les choses, elle organise une ultime tentative pour soustraire à Cité à l’autorité illégitime du Sénateur.

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Je repense à mes propres lectures « de jeunesse » : d’abord, la courte échelle avec des titres tels que Ma babouche pour toujours et, un peu plus vieux, les romans fantastiques de Denis Côté; ensuite je suis tombé dans les Bob Morane, Harry Potter, Lance & Dragon, Lord of the Rings et consorts; puis ce furent les best-sellers de Dan Brown et Michael Crichton; enfin, vers la fin du secondaire, je suis tombé dans le plus sérieux avec The catcher in the Rye et 1984.

J’ai toujours nourri l’opinion plutôt mal avisée que passé l’âge de douze-treize ans, un lecteur ne devrait plus se nourrir de littérature jeunesse, pour la simple et bonne raison que la job de cette dernière est d’intéresser l’enfant à la lecture, pas de l’accompagner jusqu’à l’âge adulte. Rendu à cet âge, il me semblait, la littérature populaire joue à peu près le même rôle en proposant des intrigues simples et enlevantes. Je n’avais jamais vraiment réfléchi sur la question.

Quel est le mandat de la littérature jeunesse ? D’abord, intéresser à la lecture, comme je l’ai dit plus haut. Comment y arriver ? En racontant des histoires amusantes et sympathiques où le jeune lecteur peut se reconnaître et vivre des aventures extraordinaires par procuration ? Quelque chose dans le genre, avec de l’action, de l’amour et du suspense.

Ensuite, a-t-elle une visée pédagogique ? Doit-elle apprendre quelque chose au lecteur ? Je me souviens avoir lu au secondaire le roman Le bagarreur, une histoire de hockey où le personnage principal découvre son homosexualité; le récit avait pour but de sensibiliser les jeunes que nous étions à la cause LGBT, ce qui est louable, évidemment. Je crois que le roman jeunesse va toujours « militer » pour la tolérance et le progrès social, car ce sont des valeurs consensuelles, au sens où même les racistes du dimanche ne s’autoproclament pas racistes.

En gros, la littérature jeunesse aurait pour mandat d’inculquer aux jeunes les valeurs qui fondent ce que ma mère appelle le gros bon sens et qui constitue le minimum de tolérance dont l’on doit faire preuve pour fonctionner en société sans passer pour un gros cave. Tant que la littérature jeunesse ne commencera pas à mettre dans la tête des enfants que les politiques d’austérité sont une bonne façon de gérer notre dette nationale – tant, donc, qu’elle ne sombre pas dans la propagande, elle dispensera une éducation citoyenne ne pouvant qu’être encouragée.

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Dans le cas de Feu, je crois que le récit de Sénéchal renferme ce qu’il faut de révolte et d’action pour intéresser un public adolescent. Le tout se déroule dans une ambiance très « Occupy », alors que la minorité possédante écrase la majorité démunie et laissée à elle-même. La colère éclate dans des manifestations durement réprimées, le tissu social est déchiré et chacun doit se battre pour sa survie. Difficile de ne pas voir dans cette Cité et ce Sénateur la dictature du 1%.

Il me semble que le personnage le plus intéressant est celui de l’Homme-rat, incarnation du cynisme et du nihilisme. Ce leader quasi-sectaire milite pour la destruction par le feu de toute la cité et par le fait même, de toute l’humanité. Alors que Kristel travaille à « améliorer la vie » en ces temps de misère, l’Homme-rat se perd dans sa rhétorique désespérée et suicidaire.

Kristel, de son côté, n’arrive pas à désespérer. C’est plus fort qu’elle, elle doit aider, faire son possible pour combattre le Sénateur dont l’invincibilité découle plus de la résignation et la désillusion des masses que d’un réel pouvoir. Malgré les apparences de défaite, elle refuse d’abdiquer. Grâce à son courage et à sa résilience, elle réussit à convaincre Jacob de rassembler ses brigands pour mettre sur pied une véritable résistance. Celui-ci, à la tête d’un imposant réseau de contrebande, réalise tout l’égoïsme de son entreprise et se sacrifie pour libérer la Cité dans un ultime acte de rédemption.

En gros, je dirais que Feu est un bon roman jeunesse, rempli d’amitié, d’humanité et d’espoir, trois choses très importantes pour combattre le cynisme et la désillusion, devenus presque épidémiques.

– Antonin Marquis

Feu, Jean-François Sénéchal, Leméac jeunesse, Montréal, 2014, 236 p.