Le cinéma, nous le savons, est un art qui adore s’auto-citer, que ce soit à coup de pastiches élaborés, de clins d’œil coquins ou de remakes superflus. Si cette manie peut parfois devenir lourde ou nuire à l’histoire racontée, il reste que certains réalisateurs savent se servir de l’intertextualité pour approfondir leur propos et s’en dégager une identité singulière.

Chained for life – Aaron Schimberg

Le titre du film fait référence à un drame policier datant de 1952 mettant en scène des sœurs siamoises. Schimberg, trouvant que cet excellent titre était gaspillé sur un film médiocre, a décidé de le récupérer pour le sien. Son Chained for life (dont il signe également le scénario) est l’enfant étrange de Freaks (Tod Browning, 1932), de The Elephant Man (David Lynch, 1980) et de Living in Oblivion (Tom Dicillo, 1995).

Film dans un film où Mabel (Jess Weixler), une très jolie actrice, est engagée pour jouer le rôle d’une aveugle tombant amoureuse d’un patient rendu difforme par la neurofibromatose, lui-même joué par un acteur, Rosenthal, réellement « défiguré » par la maladie (Adam Pearson connu également pour une scène mémorable avec Scarlett Johansson dans Under the Skin). Le film traite de la brève amitié qui naîtra entre les deux acteurs, de l’importance du rôle de la beauté dans nos rapports en société et de la difficulté de trouver sa place lorsqu’on en est dépourvu.

L’humour est très présent et amène une aura de légèreté à un thème assez lourd, mais c’est la forme qui donne au film sa véritable couleur. Si elle est assez convenue dans la première partie, c’est lorsque l’équipe de tournage quitte et que les figurants sont laissés seuls que le film charme. Schimberg nous présente alors l’imaginaire de ses personnages les éloignant de leur étiquette particulière pour tout simplement les faire exister en tant qu’êtres humains.

Ce que réussit Schimberg avec son long métrage est de nous présenter une réflexion sur notre réaction à la différence. Quoi de mieux que de passer par Hollywood pour traiter de cette obsession du paraître? S’il ne propose pas de réponses, le réalisateur possède un regard tranchant et sur l’industrie du cinéma, et sur l’ego humain, offrant tantôt un exemple de vanité, tantôt une fenêtre au cœur de la sensibilité. Même si Schimberg ne semble pas croire que les jolies personnes peuvent être dotées d’un intellect redoutable, il nous offre tout de même un film tendre et terre à terre sur la place qu’occupe l’esthétique dans nos vies.

Under the Silver Lake de David Robert Mitchell

Après The Myth of the American Sleepover et It Follows, il est facile d’affirmer que David Robert Mitchell possède un ton original et un sens du style très poussé. Under the Silver Lake continue dans cette veine en proposant un festin pour les yeux mélangeant les influences et les référents: film noir, suspense Hitchcockien, films d’épouvante de Universal, délire Lynchien. Si ce cocktail offre un résultat époustouflant, il en reste que le film finit par se perdre.

Techniquement, le film est un chef-d’œuvre. La mise en scène, la cinématographie (Mike Gioulakis) et la musique (Rich Vreeland) savent s’unir pour créer un Los Angeles au modernisme nostalgique. Le rythme lent permet au spectateur de flâner au fil des plans, épousant l’espèce de laisser-aller nihiliste du personnage principal (Andrew Garfield) héros film-noiresque, s’il en est un.

La prémisse a été maintes et maintes fois racontée : Sam, un jeune homme malmené par la vie, se voit revigoré par la rencontre d’une mystérieuse sirène. Après un rapprochement où il croit enfin être compris par le sexe opposé, le voilà bafoué par la disparition étrange et précipitée de l’objet de sa fascination. Il mènera une enquête des plus psychédéliques où chaque réponse amène plus de questions.

Si le périple est amusant, on est tout de même frappé par quelques longueurs. Le traitement des personnages féminins, même sous le couvert de l’hommage aux films d’antan, finit par s’étouffer dans le sexisme (borderline la misogynie) ; les femmes sont soit des objets de désir, soit des outils, soit de cruelles vamps, soit des victimes sans recours. À la défense du réalisateur, les archétypes se retrouvent dans chaque personnage, rendant impossible tout attachement, transformant leurs quêtes en détails insignifiants. Le commentaire sur l’aliénation de masse est intéressant mais superficiel (non, il ne suffit pas d’être superficiel pour dénoncer la superficialité, ça fini par ennuyer le spectateur). Ainsi, au terme du visionnage, on se demande si le réalisateur, de par sa facture soignée, ne cherche pas à nous étourdir, espérant nous faire oublier que son histoire n’a pas beaucoup de chair.

Ceci étant dit, Under the Silver Lake est un film magnifique, mais à force de vouloir imiter le cinéma d’un autre temps, il semble devenir lui-même passéiste, refusant de s’intéresser à la diversité et au féminisme. Un énième film traitant exclusivement de l’homme hétérosexuel blanc, même s’il chante la fin de ses années de gloire, est un film dont on peut questionner la pertinence.

Rose Normandin

Fantasia, 12 juillet au 2 août 2018. Pour toutes les informations, c’est ici.

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