Jean-Christophe Réhel, précédemment chez L’Écrou et Del Busso, fait paraître un quatrième recueil de poésie chez une nouvelle maison d’édition : L’Oie de Cravan. La fatigue des fruits, dont le titre laisse planer une ambiance lente, promet de surprendre dès les premières pages.

Ambivalence du traitement poétique

Le recueil, tout de même un bon 79 pages, possède un format intéressant. Plus grand que chez bien d’autres éditions qui conservent toujours un format semblable avec le temps, La fatigue des fruits ressemble à un petit cahier d’écolier, de quoi y poser de longs poèmes qui dépassent même d’une page à l’autre. Cohabitent dans ce recueil deux styles d’écriture pas tout à fait incompatibles. D’une part, il y a cette poésie libre plutôt « classique » – dans le sens où elle n’apporte pas de modifications majeures à tout ce qu’on connaît en poésie-, avec un sujet poétique touchant et captivant. D’autre part, il y a cet autre sujet poétique familier et bien québécois, qui emploie sacres et formulations anglaises. Ainsi se côtoient une poésie plus émotive et recherchée : « et je réalise que je tiens la main du vent / toujours debout dans l’esprit fragile » ; en parallèle avec une poésie de conversation facebook « ça s’annule fuck off / j’angoisse je vais au walmart ».

À l’instar de son ancien camarade de maison, Baron Marc-André Lévesque (L’Écrou), Réhel invoque souvent des références populaires dans ses vers. Il aborde autant les grandes chaînes (Walmart, Vieux Duluth) que des personnages grand public (Winnie l’ourson) ou encore des marques de produits alimentaires (sidekicks). Certains vers évoquent bien l’esprit de Baron lors de ses lancements et lectures bien vivantes : « je ferais tout le temps des high five / aux madames à l’accueil de ma porte ». Au fil de la lecture, on note cependant que le style familier laisse davantage sa place à l’éloquence d’une traduction plus intime et littéraire des sentiments de l’auteur, ce qui pourrait peut-être (ou pas) justifier le changement de maison d’édition.

Au chevet du poète

La fatigue des fruits, c’est aussi la fatigue de l’auteur. On y aborde une sorte de désolation latente qui se déplace dans un quotidien tourmenté par l’hôpital. Le sujet poétique, atteint de fibrose kystique, doit sans cesse retourner dans ce non-lieu d’une attente indéfinie, dans l’expectative d’un nouveau désastre. Malgré l’abîme de cette souffrance très palpable, rêves et espérances sont au rendez-vous : « je prends mon temps pour vivre / dans les plus grandes fleurs blanches ».

Les riches réflexions qu’apportent le quotidien permettent de percevoir la dépression et ses dégâts, mais aussi ses limites. L’acte créateur est souvent vu dans ce recueil comme une chance de faire quelque chose malgré l’immobilité de la fatigue et de la déprime.

La fatigue des fruits est un ouvrage intéressant dans sa capacité à rendre des sentiments tout à fait impalpables et pourtant très présents pour un lectorat large (des lecteurs qui aiment le style assumé de L’Écrou à ceux qui attendent la douceur du Noroît). Il y a dans ce recueil assez de poèmes diversifiés pour qu’une personne y trouve son compte.

– Victor Bégin

La fatigue des fruits, Jean-Christophe Réhel, L’Oie de Cravan, 2018.

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