Shion Sono a présenté cette année trois films à Fantasia, et les fans du réalisateur japonais culte ont été bien gâtés puisque ses trois œuvres ont eu une réception très favorable. Shinjuku Swan était le succès le moins prévisible des trois. Première commande de Sono, il s’agit de l’adaptation d’un manga très populaire au Japon qui n’a pas encore été traduit en français. À l’image de son réalisateur, qui peut la même année raconter l’histoire d’un homme et de sa tortue mutante (Love & Peace), mettre en scène des massacres d’écolières de mille façons différentes (Tag) et faire un récit sur les réseaux criminels somme toute assez sérieux, Shinjuku Swan est un film des extrêmes qui, malgré son aspect sage, perce les frontières des genres.

Shiratori Tatsuhiko est un jeune paumé qui vient d’arriver à Tokyo. Il se fait repérer par le truand Matora qui, séduit par sa candeur, sa spontanéité et sa combativité, l’enrôle dans son racket, consistant à dénicher de nouveaux talents pour des love hôtels dans un réseau de prostitution. Shiratori devient donc membre d’un clan de yakuza, et fait partie d’une industrie criminelle très organisée et hiérarchisée. Le film s’attardera surtout à la branche des recruteurs du grand monde que constitue le crime organisé. Le fonctionnement même de ce modèle d’affaires, qui ressemble par son fonctionnement de manière troublante à une entreprise commerciale légale, est le ressort dramatique essentiel du récit. La manière dont Shiratori conjuguera la préservation de son innocence, et celle des jeunes femmes qu’il enrôle, à son ambition de réussir, est un développement de personnage (travaillé de manière très originale par le scénario) parallèle à l’évolution de la société de gangsters.

La force du film est justement cette dualité. Il est à la fois une puissante étude de caractère, par la psychologie des personnages, par l’évolution de leurs désirs personnels et de leurs ambitions professionnelles dans un milieu singulier et sans pitié, et une saga criminelle qui s’attarde à la logique propre au crime organisé. Ce film de plus de cent vingt minutes se démarque également par son humour particulier qui peut déstabiliser avec ses excès d’hystérie et de violence exagérée, dont le summum est sans doute la scène d’auto-flagellation de Shiratori qui rivalise avec les moments les plus exacerbés de Fight Club. Le pari de Sono fonctionne, parce qu’il sait quand aller trop loin et quand se limiter à une intimité affective. C’est particulièrement le cas de la violence, qui se fait drôle dans les moments d’affrontements puérils et justes, et dramatique voire dérangeante dans les règlements de compte et les moments les plus scabreux des bordels de Tokyo. Pour tout cela, Shinjuku Swan est un film singulier, déstabilisant, et fort.

Boris Nonveiller