Les émotions que tu ressens ne sont pas les tiennes. Elles sont celles d’un chat. Tu es maintenant dans le corps d’un chat.

Les premières phrases de Madeline’s Madeline semblent s’adresser au spectateur. La caméra le place devant une vue subjective. Un contre-champ permet de voir la protagoniste de seize ans qui ronronne tout en se faisant flatter par sa mère. On nous invite donc à nous mettre à la place de Madeline, qui elle se met à la place d’un chat. Madeline n’est pas folle (ou l’est-elle?). Elle fait partie d’une troupe de théâtre expérimental dirigée par Evangeline, une metteure en scène aux méthodes peu orthodoxes. Le travail d’Evangeline consiste à aider ses acteurs à se métamorphoser en différents personnages par des jeux de rôles, par des mises en situation et par l’utilisation de masques et costumes souvent animaliers.

Madeline semble avoir du mal à gérer les dépersonnalisations qu’implique son travail au sein de la troupe, d’autant plus que la relation avec sa mère autoritaire n’est pas des plus faciles. Tout cela ajouté à son âge, au cœur de l’adolescence, période clé pour la construction de l’identité, rend la situation assez instable. Madeline est habile et débrouillarde. Face aux jeux et manipulations d’Evangeline qui pousse ses collaborateurs jusqu’à leurs limites, Madeline embarque rapidement dans la dynamique et se met elle aussi à jouer avec les ficelles de ses relations sociales.

Les films sur le cinéma et le théâtre se penchent souvent sur le travail de l’écriture et de la mise en scène, moins sur celui du jeu qui est ici le thème clé. La réalisatrice Josephine Decker pousse jusqu’au bout la logique de la dépersonnalisation et de la fragmentation de l’identité dans le travail d’un interprète. Madeline’s Madeline, dont le titre aussi a plusieurs sens (« la Madeline de Madeline », soit l’interprétation qu’a Madeline d’elle-même, ou « Madeline est Madeline » c’est-à-dire le processus de devenir soi-même), est une œuvre sensorielle où la musique et les plans vacillants et très serrés de la caméra font tout pour immerger le spectateur dans la forte virée émotive que vivent ses personnages.

L’expérience est réussie puisqu’on se retrouve face à un film dont l’intelligence émotive déstabilise autant qu’elle réussit à charmer.

Boris Nonveiller

Madeline’s Madeline sera de nouveau projeté au Festival Fantasia le 1er août à 15h30. Pour toutes les informations, c’est ici.

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