À l’heure où une partie de plus en plus grande (sinon la majorité) de nos interactions sociales se déroulent en ligne et donc sur un écran, les cinéastes font face à un défi de taille : comment refléter cette nouvelle réalité des rapports humain au grand écran de façon dynamique et intéressante?

Le réalisateur et producteur russe Timur Bekmambetov (Ben-Hur, Wanted, Abraham Lincoln: Vampire Hunter) tente de relever ce défi avec une approche narrative qu’il nomme « Screenlife », qui tente de capturer la façon dont nous agissons et communiquons en situant l’action entièrement sur des écrans d’appareils utilisés par les protagonistes (ordinateurs portables, tablettes, téléphones, etc.). Si on peut remettre en question la paternité revendiquée de ce procédé par Bekmambetov presque 20 ans après Thomas est amoureux, on ne peut nier l’inventivité dont lui et ses comparses font preuve pour démontrer l’étendue des possibilités de cette approche.

Fantasia 2018 a décidé d’accorder une place de choix à ce « cinéma 2.0 » en incluant trois long métrages produits par Bekmambetov et utilisant ce concept au sein de sa programmation. Afin de présenter un profil du « Screenlife » et d’en saisir les limites et les avantages, voici un survol de ces trois œuvres.

Unfriended : Dark Web
(réal. Stephen Susco, prod. : Timur Bekmambetov, Jason Blum)

Matias et ses amis aiment passer leurs soirées à jouer à Cards Against Humanity sur Skype. Mais cette fois, Matias utilise un nouvel ordinateur portable dont il semble avoir pris possession dans des circonstances nébuleuses. En fouillant sur l’ordinateur après avoir reçu quelques messages plutôt étranges sur Facebook, Matias et ses amis commencent à en apprendre davantage sur le mystérieux ancien propriétaire de l’ordinateur et ils se trouvent ainsi mêlés à une puissante organisation criminelle occulte spécialisée dans l’enlèvement et la torture de jeunes femmes et qui, on s’en doute bien, veut vraiment ravoir l’ordinateur que Matias a « trouvé ».

À première vue, Unfriended : Dark Web ne nous offre pas grand-chose de nouveau. On y retrouve plutôt tous les éléments classiques d’un film d’horreur de type « slasher », y compris les personnages (la blonde, le bouffon de service insupportable, le « Ti-Joe Connaissant », etc.). L’intérêt du film est donc principalement de voir comment on s’y prend pour adapter le genre au « Screenlife » et on doit avouer que certaines idées viennent effectivement rehausser le tout. On connait tous l’angoisse qui accompagne l’attente d’un message de notre nouvel amour sur Messenger, alors imaginons cette angoisse lorsque que nous savons cette personne en danger et que la disparition des trois maudits petits points peut vouloir dire que celle-ci est décédée avant d’avoir cliqué sur « Send ». Sans mentionner l’affreux sentiment d’impuissance qui accompagne le fait de voir des êtres aimés mourir en direct sur votre écran d’ordinateur.

Bref, l’approche narrative vient un peu sauver ce film qui aurait autrement été banal pour en faire une étude de cas intéressante avec un suspense quand même bien présent.

Profile
(réal. : Timur Bekmambetov, prod. : Timur Bekmambetov, Olga Kharina

Des trois films, Profile est le seul que Timur Bekmambetov a réalisé et c’est aussi de loin le mieux réussi. Il faut dire que l’histoire se prête particulièrement bien à l’exercice puisqu’elle relate une enquête journalistique effectuée à distance, donc presque entièrement sur un ordinateur.

Tiré de l’autobiographie de la journaliste française Anna Erelle, Dans la peau d’une djihadiste, Profile raconte l’histoire de la journaliste pigiste Amy Whittaker qui, se crée un faux compte Facebook et une fausse identité de femme convertie à l’islam et radicalisée afin d’enquêter sur les techniques de recrutement employées par les djihadistes de l’État islamique pour recruter des femmes.

On suit donc Amy pendant son enquête, au fil des discussions Skype, des clavardages et des courriels qu’elle échange avec sa productrice, son petit ami, son amie Kathy, le technicien qui l’aide avec l’aspect technique (et la traduction), et bien sûr avec le charismatique recruteur de Daech. Celui-ci ne recule devant rien et multiplie les fausses promesses pour séduire la jeune femme : style de vie princier, une villa luxueuse, et il publie même des images de lui avec des chatons (on est sur Internet après tout…).

Contrairement aux deux autres films qui nous intéressent ici, dans Profile, on en vient à oublier l’exercice stylistique tant celui-ci sert bien le récit, qui est lui-même absolument passionnant et saisissant. On comprend bien pourquoi le film a remporté le prix du public au festival de film de Berlin et à SXSW. Définitivement l’un des très bons films de l’édition 2018 du festival.

Searching
(réal. : Aneesh Chaganty, prod. : Timur Bekmambetov, Sev Ohanian, Natalie Qasabian et Adam Sidman)

Le jour où sa fille disparaît mystérieusement, David Kim se rend compte de la pire des façons à quel point il ne sait pas grand chose de la vie de son enfant, et encore moins de ce qu’elle fait lorsqu’elle est en ligne. Avec l’enquête pour la retrouver qui piétine, il prend donc les choses en main et commence à fouiller l’ordinateur portable de sa fille et à explorer ses activités sur les réseaux sociaux à la recherche d’indices qui pourraient expliquer ce qui lui est arrivé et aider à la retrouver.

Si l’histoire de Profile semble faite sur mesure pour le « Screenlife », ici on se rend vite compte des limites de l’approche. De ce fait, le scénariste et réalisateur doit prendre certains raccourcis qui nous laissent un peu perplexe. Ainsi, on troque parfois l’écran d’ordinateur pour un écran de télé où on a syntonisé une chaîne de nouvelles qui semble avoir un accès sans précédent à une scène de crime. Et surtout, pourquoi le personnage apparaît-il à l’écran de son ordinateur comme s’il se filmait même s’il n’est pas sur un appel?

Ceci étant dit, on y exploite aussi plusieurs filons assez intéressants, comme les messages écrits mais effacés au lieu d’être envoyés et les autres hésitations communes aux clavardages et aux courriels qui montrent bien l’état d’esprit du personnage, et l’utilisation de l’écran de veille pour marquer une transition et le passage du temps.

On remarque que le procédé peut également être efficace dans un registre plus émotif, alors que l’écran d’ordinateur confère un caractère plus intime et réaliste aux photos et vidéos de familles qui y défilent.

Ces idées originales, comme l’enquête – somme toute bien ficelée et assaisonnée de rebondissements efficaces – font de Searching un film quand même divertissant et suffisamment intéressant, mais on ne peut s’empêcher de penser que ça aurait été plus efficace de délaisser le « Screenlife » par moment pour une approche plus conventionnelle mais mieux adaptée au récit.

Guillaume Francoeur

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