La première production américaine d’un réalisateur allemand mondialement réputé sera un film de genre artistique, une histoire d’amour improbable entre deux résidents d’un hôpital, une beauté aveugle et un homme au visage drastiquement déformé. Cet hôpital regorge d’ailleurs de toutes sortes de rejets de la société dont des nains, des sœurs siamoises, une femme à barbe et une personne mi-homme mi-femme qui est littéralement partagée en deux parties genrées distinctes. Le projet fait jaser. La presse s’interroge sur l’utilisation tendancieuse d’handicapés ainsi que sur le propos du film. Mais qu’on se rassure, le réalisateur est un génie et d’ailleurs, il a, paraît-il, grandi dans un cirque, précise Mabel, l’actrice principale. Quant à elle, elle a beau ne pas être aveugle, ce n’est pas grave, Orson Wells avait bien joué un noir dans Othello. Puis la cécité, c’est un handicap qu’on a tous d’une manière ou d’une autre. N’est-on pas aveugle à notre entourage, à nos ambitions, à notre bien-être?

Chained For Life met en scène ce tournage problématique et s’en prend à la vicieuse tendance du cinéma à exploiter les acteurs de second ordre. Car si la caméra amplifie la beauté et fait des jeunes premiers des stars, elle cristallise également la laideur et la met en spectacle comme dans un freak show. Le film emprunte justement son titre à un film d’exploitation des années cinquante qui utilisait deux sœurs siamoises comme bêtes de foire (le titre français, L’Amour parmi les monstres, est d’autant plus parlant), mais on pense également au tristement célèbre Freaks (1932).

En dehors de justifications maladroites et pleines de malaises de la part de l’équipe de production, Chained For Life, dont toute l’action se déroule sur un plateau de tournage, prend la forme d’un film sur le cinéma, à mi-chemin entre La nuit américaine (1973) et Living in Oblivion (1995) et se plaît à brouiller les pistes. Avec des références satiriques aux grands intouchables du cinéma (Orson Welles et Daniel Day Lewis, pour ne nommer qu’eux) les clins d’œil à certains films de monstres et les discours paternalistes et arrogants de certains membres de l’équipe de tournage, on se retrouve face à une satire mordante qui ne manque pas non plus de moments touchants et de scènes déstabilisantes.

Les processus du film dans le film et du regard-caméra, deux techniques de mise en abyme pourtant déjà amplement utilisés par le passé, deviennent ici des armes redoutables. Le réalisateur Aaron Schimberg retourne la caméra vers le cinéma et entame une réflexion qui est encore assez nouvelle dans le 7e art et que ses artistes se doivent de continuer.

Boris Nonveiller

Fantasia, 12 juillet au 2 août 2018. Pour toutes les informations, c’est ici. Suivez notre couverture ici! Découvrez aussi le point de vue de Rose Normandin sur l’oeuvre.

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