Dans le corpus des films qui veulent dénoncer le racisme et ses constructions sociales, quelques-uns se démarque du lot et choquent de par la fraîcheur et la brutalité dont ils traitent du sujet. Ma jeune mémoire de cinéphile se souvient avoir été bouleversée par La haine (1995) de Kassovitz, le American History X (1998) de Tony Kaye, une grosse partie de la filmographie de Spike Lee et plus récemment Fruitvale Station (Ryan Coogler, 2013) Dear White People (le film de 2014 et la série de 2017, tous deux issus du cerveau de Justin Simien) et Get Out (Jordan Peele, 2017) pour n’en nommer que quelques-uns. Voilà que Joseph Kahn s’ajoute à ma liste avec Bodied. Une réalisation agressive qui cadre un angle différent sur la question.

Adam (Calum Worthy) vient de l’élite intellectuelle. Il étudie les lettres dans une université prestigieuse, où son père est professeur (brève apparition d’Anthony Michael Hall), il est progressiste. Il voudrait faire sa thèse sur l’utilisation du mot « n**** » dans les combats rap. L’attrait du sujet est donc présenté en rapport à son lien avec la poésie, le rythme, la vivacité d’esprit. Adam ne veut pas déplaire, ni s’imposer. Il ne souhaite que pousser plus loin sa fascination pour cet art de la rue. Et puis, un peu par hasard, Adam passera dans le ring. Le film se corse.

D’abord, il faut dire que de voir une série de personnages se balancer des vacheries au visage dans un petit endroit glauque n’est pas nécessairement le sujet le plus cinématographiquement dynamique. Ici, l’importance est mise sur le poids des mots, mais le génie du réalisateur s’éloigne de la redondance. Là où le spectateur pourrait se sentir claustrophobe, le voilà plutôt immergé dans le processus de réflexion du combattant. Voilà qu’Adam n’est pas aussi talentueux qu’il le voudrait, sauf… s’il se sert des stéréotypes racistes qui visent si juste quand il s’agit de pétrifier l’adversaire. Ce n’est qu’un personnage après tout. Rien de tout ça n’est fondé dans ses valeurs réelles. On assiste alors à la découverte du personnage, de ses limites, de son exploration de la haine systémique. Les gros plans frappent comme des coups de poing et font monter la tension. La cinématographie urbaine (Matt Wise) et le montage (Chancler Haynes) serré ne laissent que très peu de répit au spectateur.

Le film est prévisible, parce qu’il est calqué sur notre réalité, ce qui donne à son propos encore plus de dureté. Le personnage principal est l’illustration du white entitlement ; au départ attachant, il laisse lentement poindre les ténèbres qui l’habitent et qu’il n’hésitera pas à explorer afin de parvenir à ses fins. On voudrait pouvoir s’identifier au reste du groupe (superbement interprétés par Jackie Long, Jonathan Park, Walter Perez, Shoniqua Shandai), qui sont placés, comme le spectateur, en position de témoin devant la naissance grotesque de l’identité de rappeur d’Adam. Mais là n’est pas l’intention du réalisateur qui semble penser qu’il est grand temps de réexaminer nos comportements, aussi dénués de racisme puissent-ils être. Kahn s’attaque à l’insidieux, au sournois, au consensus bien pensant. Il s’interroge sur la libre expression, sur le politiquement correct, l’opportunisme et l’appropriation culturelle.

Bodied est à voir pour pousser plus loin les conversations.

Rose Normandin

Bodied a été présenté dans le cadre du Festival Fantasia.

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