L’adolescence. Période trouble, intense, faite de quêtes identitaires, de sexualité maladroite et d’obsédantes introspections, où l’âge adulte pointe le bout de son nez avec ses questions et ses doutes, et où l’arrogance compense pour le manque d’assurance. Perpétuelle montagne russe allant de la joie maniaque aux visions cauchemardesques, il s’agit d’un terreau fertile pour quiconque aime raconter des histoires. Un âge qui a eu la part belle dans trois films de la programmation de Fantasia cette année : Super Dark Times, My Friend Dahmer et The Honor Farm. Tour d’horizon.

Super Dark Times – Kevin Phillips

Premier long métrage de Kevin Philipps, remarqué aux festivals d’Istanbul, de Rotterdam et de Tribeca, le film fait un portrait authentique de l’adolescence et de ses amitiés intenses.

Dans une petite ville américaine, quelque part dans les années 90, deux inséparables jeunes adolescents voient leur amitié mise à l’épreuve lorsqu’un événement traumatisant (indice: cadavre) vient perturber leur quotidien. À cela, on ajoute un émoi amoureux pour la même fille, et nous assistons à l’agonie de deux garçons arrachés à l’innocence.

Le film est très maîtrisé sur le plan technique. Le montage est précis, la photo traduit tout le pittoresque de la petite municipalité, la conception sonore apporte à l’histoire un côté singulier. Ce qui est d’abord le quotidien ennuyant des adolescents revêt tranquillement des allures de bad trip paranoïaque. Il faut saluer l’intelligence du réalisateur qui sait construire la tension en resserrant subtilement le rythme de son film, subjuguant le spectateur par la frénésie infernale du dernier acte.

Majoritairement composée de jeunes gens, la distribution est solide, en particulier le trio de personnages principaux, soit Owen Campbell, Charlie Tahan et Elizabeth Cappuccino qui savent jouer avec les accès de timidité ou de folie propres aux adolescents, s’appuyant sur des dialogues punchés et vrais.

Si ce n’est pas en soi un film d’horreur, les scénaristes (Ben Collins et Luke Piotrowski) jouent avec les conventions du genre pour apporter au réalisme des éléments de poésie onirique et entraînent le public aux confins d’un cauchemar psychologique. Bien qu’on y retrouve son lot de sang, l’horreur se situe surtout dans le cul-de-sac auquel font face les personnages et les choix qui s’offrent à eux.

Super Dark Days est de la trempe des films comme Stand by Me (1986), Mean Creek (2004) et Donnie Darko (2001), en ce qu’il illustre de manière efficace la violence et l’ambiguïté qui s’invite chez beaucoup d’adolescents. Il pousse toutefois la réflexion un peu plus loin : quand l’étrangeté cesse-t-elle d’être innocente pour camoufler quelque chose de plus inquiétant?

My Friend Dahmer – Marc Meyers

Pour le spectateur qui ignore tout de la future carrière de Jeffrey Dahmer, le film semble dépeindre bien simplement le quotidien déprimant d’un adolescent malheureux, aux prises avec une homosexualité dont il ne sait trop que faire, des amitiés rares et superficielles, ainsi qu’une unité familiale qui se dissout (performance surprenante de Ross Lynch, star pop de Disney).

Le film est basé sur le roman autobiographique My Friend Dahmer (2012) de Derf Backderf, qui a lui-même fait son secondaire avec Dahmer, célèbre tueur en série qui a assassiné, violé et démembré 17 garçons et jeunes hommes. Le livre est raconté du point de vue de l’auteur et met l’accent avec beaucoup de compassion sur l’importance des amitiés de jeunesse, sur leur intensité et leur capacité d’influencer le développement. Backderf met l’emphase sur le fait que Dahmer n’a jamais eu accès à ce type de relation, voire même de proximité avec autrui, et que c’est peut-être cette solitude qui l’a poussé à commettre l’irréparable.

Ce que le film gagne en s’éloignant du point de vue original de l’oeuvre, c’est de mettre de la distance avec son sujet en nous offrant le portrait tout à fait ordinaire de l’adolescent solitaire ayant de la difficulté à se mêler au groupe. Doté d’une mise en scène sobre dans une préoccupation de raconter une histoire pleine d’humanité, le film s’appuie beaucoup sur l’anticipation du spectateur pour provoquer l’effroi.

Pour ceux qui savent que Dahmer commettra son premier meurtre l’été suivant sa graduation, l’horreur se retrouve dans tout ce que le réalisateur ne montre pas à l’écran. Le film se penche sur cette idée que Dahmer, à un point donné de sa vie, était un adolescent comme un autre, et que si ce garçon brillant avait trouvé un autre chemin pour se sortir de cette adolescence glauque, peut-être aurait-il accompli de grandes choses.

The Honor Farm – Karen Skloss

Lucy (Olivia Grace Applegate) est consternée. Alors qu’elle devrait être emballée par son bal de finissants, l’éventuelle perte de sa virginité et tout ce qui vient avec ce type d’événement, Lucy a plutôt l’impression d’obéir à des rituels sans conviction et de poser les gestes qui sont attendus d’elle sans qu’ils émanent vraiment de sa volonté. Par un concours de circonstances fâcheuses, sa soirée sera transformée, alors qu’elle accepte de se joindre à un groupe d’adolescents qui veulent faire des champignons dans une vieille prison désaffectée, perdue au milieu des bois.

The Honor Farm est avant tout un joyau esthétique. Bien que les acteurs soient excellents (même si certains, comme Michelle Forbes, sont sous-utilisés) et que le scénario soit divertissant, la qualité du film vient de son style. Karen Skloss a compris que de regarder des adolescents drogués pendant une heure peut devenir ennuyeux. S’ensuit donc une odyssée psychédélique des plus réussies où chaque plan est travaillé pour offrir une expérience visuelle riche. Le travail de Matthias Grunsky à la direction photo et de Nazanin Shirazi à la conception de la production est remarquable tant il arrive à donner au film une identité unique. On est très loin des habituels films d’horreur où les adolescents paieront de leur sang leurs expérimentations.

Malheureusement, même si les dialogues sont savoureux et qu’on nous présente de façon imaginative des adolescents sur les champignons, le scénario finit par décevoir. Bien sûr, on a joué avec les genres, flirté avec les teens slashers, les fables oniriques et les histoires de maisons hantées, mais The Honor Farm ne culmine vers aucun point et la démarche semble stérile. Mais peut-être que l’erreur se trouve là, dans la présomption que le film devrait se conformer à un genre et obéir à des codes. Si le spectateur, à l’instar de Lucy, peut faire fi des promesses qui lui sont faites et accepte ce qui lui est proposé, The Honor Farm est un joli conte symboliste sur les rites de passage et la découverte de soi.

Rose Normandin

Le Festival Fantasia, du 13 juillet au 2 août 2017. Pour plus d’informations, c’est ici.

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