Quatre ans après la publication de son immense roman La constellation du lynx, Louis Hamelin revient avec Fabrications, un essai sur les huit ans qu’il a passé à faire des recherches sur la Crise d’octobre, à réfléchir sur les rapports entre fiction et Histoire, et à écrire ledit roman. L’essai, qualifié de ludique par l’auteur, est en effet plutôt sympathique et se lit comme un charme. Certains chapitres sont énoncés au Je, d’autres mettent en scène un personnage qu’il nomme « le romancier »; il nous raconte des anecdotes ou des réflexions personnelles, revient sur la chronologie des événements d’octobre 1970 et d’un événement similaire arrivé en Italie en 1978, « l’affaire Moro »; il élabore un dialogue entre lui et son alter ego romancier de La constellation, Samuel Nihilo, et invente même une discussion avec Réjean Tremblay.

Dès le début, l’auteur nous entraîne dans un monde étrange : celui de l’espionnage et du contre-terrorisme canadien. Un certain Cam, ancien agent du Mossad (et peut-être de la CIA), le convoque à une rencontre pour discuter de l’implication possible des États-Unis dans la Crise d’octobre. Le lecteur est désarçonné, tout comme il l’était dans La constellation du lynx, de voir que le monde « normal », celui qu’il connait grâce à son expérience personnelle et aux médias, n’est pas si normal que ça – que, même au Québec, il existe des agents secrets, des taupes, des complots, etc.

C’est le premier axe de réflexion de cet essai : la paranoïa comme envers du rêve américain. Hamelin s’appuie souvent sur Norman Mailer, qui a beaucoup écrit sur l’Amérique et la CIA, pour aborder le conspirationnisme, non pas comme une théorie farfelue, mais comme posture critique capable d’éclairer certains points de l’Histoire. Évidemment, il ne s’agit pas, comme le faisait Jacques Ferron, d’affirmer que l’enlèvement de Pierre Laporte a été fomenté par l’Opus Dei ou les francs-maçons, mais de reconnaître que le pouvoir politique utilise parfois des moyens très peu démocratiques pour arriver à ses fins.

Ses recherches sur Octobre l’on amené à croire, à force d’interminables examens et relectures de rapports de police, d’articles de journaux, de témoignages d’anciens felquistes et politiciens, de compte-rendu des procès des membres des cellules Chénier et Libération (et autres documents que le commun des mortels ne consulte pas, se contentant d’accepter le récit officiel des événements fait par les autorités), que la police savait où trouver les felquistes, mais que, pour des raisons politiques, elle les a laissés aller pour que le mouvement souverainiste perdre des plumes. Alors que nous savons très bien que la police utilise des agents provocateurs infiltrés dans des groupes militants pour discréditer ceux-ci (le sommet de Montebello, la grève de 2012, etc.), la thèse défendue par Hamelin ne semble pas si farfelue.

L’autre axe est celui des rapports entre Histoire et roman. Cherchant une position intermédiaire entre le fatalisme chaotique dont fait preuve Tolstoï dans Guerre et paix et la facilité conspirationniste du complot planétaire orchestré par quelques individus tout puissants (un « gouvernement de l’ombre »), Hamelin essaie de comprendre sa propre démarche romanesque, comme s’il ne parvenait toujours pas à justifier avoir écrit un roman qui, selon certains, a la prétention d’apporter des réponses à des questions que les historiens n’ont jamais réussi à élucider.

« D’un côté, on est privé d’une vue d’ensemble, le nez collé sur l’événement, et encore moins que ça : à cette fraction de l’événement qui est accessible à nos sens et à notre intelligence. De l’autre, on peut dominer le paysage, mais on ne sera jamais totalement certain de bénéficier d’une perspective qui ne soit pas faussée par la distance et les quelques millions de mots déjà écrits sur le sujet. Personnellement, je n’échangerais pas ma position, celle du romancier, du dieu flaubertien, contre aucune autre… »

Il affirme plus loin que la forme romanesque lui permettait de « combler les trous laissés par les pièces manquantes du puzzle ». Alors que les historiens cherchent un sens logique entre les différents faits avérés, que les politiciens les arrangent à leur façon et que les médias les maquillent pour appâter le lecteur, le romancier, lui, se penche sur le facteur humain, les acteurs des événements qui, comme ne cesse de le répéter Tolstoï, ignorent les répercussions de leurs gestes sur le futur. Ainsi, l’hypothèse qu’avance Hamelin pour élucider la mort de Pierre Laporte me semble plus crédible que l’exécution sommaire rapportée par les autorités : il aurait été tué dans un moment de panique (n’oublions pas que ses ravisseurs étaient dans la jeune vingtaine) et son corps aurait été déposé près d’une base militaire dans l’espoir (relevant de la pensée magique, mais compréhensible tout de même) qu’on le retrouve et qu’on parvienne à le réanimer.

Tolstoï aurait apprécié cette scène et les questions qu’elle soulève : comment trois jeunes hommes, qui militaient pour un monde plus juste, en arrivent-ils, malgré eux, à assassiner un otage ? Quelle force les a poussés à accomplir le geste fatal ? Le destin ? Le libre arbitre ? L’Histoire ? La SQ, qui les espionnait depuis déjà un bon moment sans toutefois les arrêter ? Comment un événement peut-il se produire contre la volonté de tous ceux qui en sont les acteurs ? Cette complexité, qui illustre la tension entre l’individu et l’Histoire, est propre au romancier, qui puise dans la vastitude de l’expérience humaine pour tenter de mieux comprendre son existence. Hamelin, après huit ans passés à essayer de comprendre, se permet d’ajouter sa voix à toutes celles qui ont déjà été entendues. De toute façon, « tout le monde nage dans la fiction et tout le monde cherche la vérité. La différence, elle est dans la manière de traiter l’histoire. »

L’essai tend cependant à se répéter; la lecture a beau être agréable, on finit par trouver qu’on tourne en rond, qu’on frôle des questions sans y répondre, d’autant plus que l’auteur revient sur de nombreux épisodes qu’il a déjà traités dans son roman. J’ai vraiment eu l’impression que, plutôt qu’être destiné à la diffusion publique, cet essai a été rédigé par l’auteur et pour l’auteur, qui avait besoin de s’expliquer à lui-même sa démarche, comme si le romancier était incapable de la théoriser. Au final, Fabrications est un essai sympathique, qu’on parcourt avec plaisir, mais qui, malgré ses nombreuses qualités, nous laisse un peu sur notre faim.

Antonin Marquis

Fabrications, Louis Hamelin, Presses de l’Université de Montréal, 2014.