Photo : Charles Briand

Avec sa couverture et son titre faisant appel à la nature, Expo habitat de Marie-Hélène Voyer stimule l’imaginaire dès sa prise en main. Il faut le dire, La Peuplade publie toujours des ouvrages d’une grande qualité, et cela commence avec une facture matérielle qui réussit à se faire prolongement du livre. Premier recueil de poésie de l’autrice, Expo habitat allie prose poétique et poèmes en vers dans un univers où se confrontent les grands airs de la campagne et les aires restreintes de la ville.

Le recueil met en scène l’enfance sur la ferme familiale dans le Bas-Saint-Laurent, puis l’exode vers la capitale québécoise. Y est décrite avec une grande sensibilité la relation au territoire et en quoi celui-ci forge notre identité pour ne plus nous quitter et jeter les bases de ce qui sera notre territoire intérieur.

Les paysages personnels : comme des milliers de détails d’un tableau plus vaste

C’est une relation ambigüe à ce territoire que présentent les poèmes du recueil, et celle-ci est ressentie par le lecteur comme une tendresse un peu amère. La simplicité des jours campagnards y brille pareil à un trésor qui, en même temps, éblouit la vacuité des jours sur une terre isolée. Et on trouve, comme en filigrane, tout l’amour que cache la détestation des lieux.

« Tombée du fenil
tu te réveilles sur le ciment
sonnée le front léché
par une vache
et tu découvres
quelque chose
comme la tendresse. » (p. 11)

« Les jours de pluie
on apprend par cœur
l’ennui et les blagues
du Reader’s Digest. » (p. 15)

Le style de l’autrice allie contrastes et énumérations. Les premiers permettent de ramener sur un même plan des éléments opposés, montrant à quel point rien dans la vie n’est tout noir ou tout blanc. La lassitude due à une campagne trop tranquille et le désir d’effervescence urbaine sont aussitôt balancés par leur contraire qui, plutôt que d’inscrire une résistance dans la page, y amène de la douceur. L’écriture de Marie-Hélène Voyer fait ainsi ressentir la relation au territoire par ce qu’il crée en soi. Elle montre ce dernier comme un lieu qui jamais ne suffit à rendre une personne entière, alors qu’il est pourtant saturé d’éléments. Cette surcharge est démontrée par l’usage récurrent d’énumérations. Ce trop-plein d’ennui, de lassitude, de vacuité, c’est le paysage qui le raconte, bien souvent. Et cette impression est particulièrement forte dans la partie qui raconte l’exil en ville.

« Nous serons bientôt seuls derrière nos clôtures Frost, nous serons protégés des regards derrière nos façades et nos treillis stylisés, nos vignes sauvages et nos plantes grimpantes. Nous serons à l’abri du monde derrière nos haies de cèdres et nos clôtures en composite. Nous serons protégés des yeux inquisiteurs derrière nos plantations denses. Nous serons enfin seuls, reclus derrière nos grillages et nos murets et nous respirerons enfin, encerclés par nos hordes de graminées. » (Barricades, p. 129)

Expo habitat est un recueil de poésie qui se lit comme un récit. En effet, les poèmes de Voyer ont un rythme qui se rapproche de celui d’une narration traditionnelle. Ils emmènent le lecteur dans un voyage entre la campagne et la ville. On se demande où le trajet va nous mener et on lit en partie pour savoir la suite. La narration, souvent à la deuxième personne, renforce cet effet d’entrainement.

« Tu imprimes toujours et toujours plus. La photocopieuse crache ses papiers d’hypnose. Beauvoir et Sartre sortent et se narguent et s’empilent et s’engueulent recto verso. […] Chaque jour un étudiant te récite ses fables d’angoisses. Chaque jour une étudiante pleure sous ses mascaras d’épuisement. » (Cégep, p. 113)

Ainsi, Expo habitat se fait à la fois critique et réflexion, poésie et récit. Il est aussi sensible que piquant. On aime y reconnaitre des lieux, que ce soit ceux que l’on a déjà sillonnés en voiture ou à pied, ou ceux qu’on retrouve dans notre propre territoire intérieur.

– Christine Turgeon

Expo habitat, Marie-Hélène Voyer, La Peuplade, 2018, 176 p.