Une nouvelle collection de romans noirs? Oui, absolument! Les éditions Héliotrope ont décidé d’investir la veine du polar avec la parution, ce printemps, de deux titres québécois, dont Excellente Poulet, quatrième roman de Patrice Lessard. On y retrouve le personnage de Gil Papillon qui, après de longues années passées au Portugal, revient à Montréal un peu à reculons. C’est-à-dire que l’Europe lui manque, et c’est pour contrer l’ennui qu’il s’immisce dans l’enquête d’un meurtre survenu derrière son restaurant de poulet préféré.

La victime : Luc Touchette, propriétaire d’une garderie au nom discutable. Les suspects : les employés de la rôtisserie, tous d’anciens motards; les clients du salon de massage (et plus si affinités) Spa Afrodite; la gang de Boulanger, qui se tient au Miami Vice. De son pawnshop, Thomas, le boss de Gil, a une vue imprenable sur les activités des trois commerces. Est-ce pour cette raison qu’il en sait autant sur le Montréal interlope?

Les cyniques de ce monde seront heureux de trouver dans Excellence Poulet matière à nourrir leurs suspicions : la présence du crime organisé n’est pas l’unique cancer du quartier Rosemont. Touchette aurait semble-t-il financé un ministre du Parti libéral pour obtenir son permis de garderie, juste au-dessus du salon érotique. La police, quant à elle, laisse tranquille les caïds locaux, en autant qu’on l’y encourage avec les bons arguments. Et malgré son apparente magnanimité, le but du Gros Bill est-il réellement de réinsérer d’anciens Hells dans la société civile, ou bien leur présence est-elle due à d’autres activités? Difficile de croire que d’anciens taulards se contentent d’une vie remplie de vaisselle sale et de frites froides. C’est, du moins, ce que tente de prouver l’agent Paquet, déterminé à accuser qui voudra bien correspondre à l’idée qu’il se fait d’un meurtrier.

Aidé d’un journaliste ambitieux, Gil Papillon tente d’éclaircir le mystère autour de la mort de Luc Touchette, et ce faisant, il rencontre une foule de personnages tous plus colorés les uns que les autres. Le portrait que dresse Lessard des petites gens de Montréal n’est certes pas très reluisant : langue châtiée, pauvreté matérielle et intellectuelle, rues sales et malodorantes… Lessard laisse toute la place aux dialogues et aux confessions de ses personnages, sans que ceux-ci aient beaucoup à dire pour autant. L’enquête de Gil s’embourbe dans les préjugés et les mensonges de tout un chacun, car personne n’aime se faire poser des questions, même par un détective privé/gardien de sécurité/commis de pawnshop/pas de la police. Difficile d’aller dans la profondeur avec des personnages aussi peu portés sur la réflexion; néanmoins, on ne manque pas d’y reconnaître un certain Montréal, terriblement vivant malgré la banalité de son quotidien.

Les dialogues, à même le texte, ne sont déstabilisants que parce que tous les personnages s’expriment à peu près pareil, et qu’il n’est par conséquent pas toujours facile de s’y retrouver. Mais le narrateur, qui ne se gêne pas pour commenter le déroulement du roman, a tôt fait de remettre le lecteur sur le droit chemin. Mieux : il donne à voir ce que Gil ne sait pas, rembobine les scènes et les rejoue selon différentes perspectives. L’expert n’est donc pas le détective, mais le lecteur, qui a toujours un coup d’avance. Roman de la frustration, donc, puisque l’esprit de justice règne et qu’on se prend à désirer ardemment un dénouement heureux. Mais Lessard a plus d’un tour dans son sac… Avec Excellence Poulet, l’auteur délaisse Lisbonne et campe sa plume pour la première dans la métropole québécoise, pour le plus grand bonheur des amateurs de romans noirs.

Chloé Leduc-Bélanger

Excellente Poulet, Patrice Lessard, coll. « Noir », Héliotrope, 2015.