La revue XYZ dans son numéro 128 a pour titre : Le double, l’autre, c’est moi  thème en soi fascinant, aussi multiple que les moi qui nous habitent, déroutant dans ses dérives. On en trouve les premières représentations dans la tradition orale des sociétés primitives, dans la Grèce antique, comme une façon de contrer l’angoisse de la mort et d’accéder à l’immortalité.

Plus tard et encore aujourd’hui le double est associé à l’ombre. La part d’ombre en soi, dans l’autre. Il évoque la dualité de l’être, l’altérité, la multiplicité de ses identités. Il s’interroge donc sur la place du moi dans la société et dans l’univers. Il ouvre les possibles de la folie, du délire, des dédoublements du moi dont nous parlent les nouvelles de la revue.

Les romantiques allemands furent sans contredit les champions du double dans la littérature. Qu’on pense aux plus connus comme les contes d’Hoffmann, Le chat Murr,  ou à l’homme qui a vendu son ombre de Chamisso. Cette littérature du malaise annoncé se retrouvera également liée à la science dans le fameux Frankenstein de Mary Shelly ou L’Ève future de Villiers de L’Isle-Adam. La science devient le prétexte et le précurseur de la mégalomanie du créateur à vouloir se substituer à sa créature et à l’œuvre divine. Freud ne s’y trompait pas en voyant ces écrivains incarner dans leurs œuvres la part de l’inquiétante étrangeté ( le Das unheimliche).

Les visages du double, ici, aujourd’hui

Comment de jeunes auteurs d’ici conçoivent-ils la notion de double dans la vie actuelle, dans notre société plurielle? Nicolas Tremblay dans son texte de présentation succinct et très juste nous propose d’emblée la gémellité comme une représentation troublante de l’ambivalence de soi : « moi qui ai un jumeau et qui vis quotidiennement la division de mon identité…le monde se craquèle, lui et moi, nous et le monde ». Voilà une très belle porte d’entrée dans l’univers complexe du double. Se succèdent dix nouvelles et le texte libre, troublant de Catherine Ego.

« Soie noire » de Christiane Lahaie reprend la question de la gémellité, mais en nous présentant deux sœurs jumelles au caractère opposé : « sa sœur aimait le théâtre et la géographie, alors que Cécile préférait la géométrie et le grec ancien. » L’attrait de l’une pour le pire des garçons finira de creuser le fossé entre elles. À ce moment les deux sœurs « n’habiteront plus la même galaxie » et c’est là que Cécile commence à « se fissurer en dedans ».  L’absence du double, ici sa sœur jumelle, fragmente Cécile qui désormais sera vulnérable. Les démons la visitent la nuit, les fantasmes de sa sœur dansant avec des hommes puissants la tiennent éveillée. Le double qui assurait l’unité du moi lorsqu’il s’éloigne le fragilise.

Courte et efficace nouvelle « Gémellité Gamache » de David Clerson  nous présente un personnage absolument seul, sans descendance aucune, mais aux ancêtres multiples et bizarres. « Certains étaient nés réunis par l’arrière du crâne. Et ni l’un ni l’autre ne pouvait se retourner pour voir son jumeau, dont il entendait la voix lui parler… » Quelle belle échappée dans l’imaginaire baroque. Le narrateur se retrouve seul malgré une généalogie impressionnante par son étrangeté et une quantité étonnante de jumeaux. Encore une fois l’autre (« j’aurais voulu être habité par un autre…accroché à ma chair ») participe à l’unité du moi,  « permet …de vivre ensemble comme un seul être. » Cette nouvelle dérange, nous confronte à l’incapacité de vivre qui prend la forme d’un jumeau mort dans l’utérus et qui hante toujours l’autre qui lui a survécu. Implacable solitude des origines.

L’écriture où la rage mord, où l’oxygène est rébellion et désespoir se retrouvent encore dans cette courte nouvelle « l’inchipitt » de Catherine Mavrikakis. Sans oublier la critique, l’ironie représentée par un professeur spécialiste de Madame Bovary dont les étudiants se moquent sans vergogne. Mais certains étudiants vont « mâcher » des champignons magiques qui les feront sortir de leur apathie. Et le délire s’installe. Les champignons magiques vont donner « l’accès à la littérature » à un certain Steve et à une partie ignorée de lui et il se mettra « à discourir avec fébrilité sur la visière brillante de la casquette de Charles Bovary » avant de planter un compas dans le bras de Matt un autre étudiant. C’est dru, inusité, l’autre en soi éclatant comme une comète en plein jour. L’inquiétante étrangeté est au rendez-vous.

Je ne peux omettre de souligner le clin d’œil ironique à souhait de Jean-Pierre April dans son « Portrait avale » qui se veut un presque plagiat du Tableau ovale de Poe. Le portrait qu’exécute fébrilement le peintre fusionné à sa toile lui donnera une vie pendant que son épouse et modèle mourra. Nous entrons dans le fantastique.

Sous la rubrique « Thème libre » la nouvelle de Catherine Ego dont le titre « Nulle part et personne à la fois » préfigure déjà …. l’absence de frontières bien établies entre soi, le monde et les autres. Je ne dévoilerai pas la chute très réussie de cette nouvelle qui donne une unité incroyable au texte. Ce dernier me fait dire que nous sommes plusieurs à décrypter la folie des autres ou l’incohérence de leurs comportements au quotidien, et si cela ne faisait que refléter notre propre folie frôlée dans le miroir de l’autre?

La contrainte du nombre de mots m’a forcée à choisir… Que les auteurs non cités m’en excusent. Les commentaires les concernant sont sur ma table de travail…

Monique Adam

L’autre c’est moi, Revue XYZ de la nouvelle, Numéro 128, Hiver 2016.