Crédit photo : Ariane Famelart

Il est beau ce théâtre d’aujourd’hui, et on l’espère de demain.

Sa raison d’être apparait plus grande encore, plus évidente, lorsque l’on sort de la représentation d’Essai #2. Il vit, il respire, houh haa – houh haa. Combien de planches foulées, combien d’émotions vécues, combien de cœurs ravivés et d’esprits éveillés? Ce n’est pas juste un bâtiment qui se contente d’être là; c’est un fort, un trésor qui recèle en son coffre intérieur mille secrets insoupçonnés, mille secrets qu’il donne aux autres, à tous ces anonymes le temps d’un soir. À tous, sans distinction aucune. Et ces « mille secrets », qui sont-ils? Les artistes, eux-mêmes, déposant leurs âmes en ces lieux, afin de les faire virevolter sous nos yeux ébahis, l’espace d’un instant. Et nous repartons, sans trop nous rendre compte, avec ce joli baluchon plein d’émotions et de réflexions, à tout jamais en nous et avec nous.

Il est beau ce théâtre d’aujourd’hui, et on l’espère de demain.

Car l’avenir de l’art, dans notre société dite contemporaine, ne semble pas radieux. La menace majeure? Les coupes budgétaires, gangrène exposée par deux jeunes femmes à qui l’on tire une belle révérence : Chloé Ouellet-Payeur et Marie-Philippe Santerre, alias « Les Débrouill-Art(des) ». Leur ingéniosité ne réside point dans ce qu’elles dénoncent, mais dans l’élégance et l’intelligence avec lesquelles elles le font.

Un budget de z-é-r-0 pour une représentation, à quoi cela ressemble-t-il?

Il n’y a ni musicien ni régisseur lumière ici présent, elles branchent donc leur lecteur mp3, et font honneur à la lampe de poche. Alors que Marie-Philippe reste sur scène, Chloé va se nicher dans les hauteurs, en arrière du public, afin d’éclairer sa partenaire grâce au jet de lumière moins fébrile qu’on ne le pensait. Évidemment, arrive le moment où le lecteur flanche. Plus de son, plus de métal doux qui jouait comme tout à l’heure. Et puisque personne n’est là pour s’en occuper, elles s’y collent! Débrouillardes, tu sais.

« Mais elles dansent, elles ne peuvent pas s’arrêter et régler ça, là, comme ça. On a payé pour voir un show nous enfin! » se diraient ceux venus pour consommer art, consumer art.

Elles commencent donc à imiter la musique assez fidèlement, afin que la performance ne se retrouve pas entachée, et elles s’en sortent bien; débrouillardes tu sais. Mais le lecteur se remet à fonctionner. Seulement, par intermittence. Dans l’impossibilité de savoir quand se mouvoir, elles se retrouvent piégées, mais débrouillardes, tu sais. Marie-Philippe commence donc à chanter tout en continuant sa danse et Chloé l’accompagne dans ses chants, résonnant maintenant comme des bruits sauvages. Le délabrement allant toujours plus bas, la lumière se met elle aussi à dépérir. À l’image du chaos sonore, cette dernière stoppe et frappe l’espace tel un stroboscope.

« On est débrouillardes tu sais. On se doit d’adapter notre chant à cette lumière imprévisible » doivent-elles se dire. Alors des cris et genres de spasmes vocaux emplissent la salle. Mais la lumière lâche.

Définitivement.

Rebondir?

Impossible.

Le corps a atteint sa limite, il ne peut produire de faisceaux lumineux (perceptibles à l’œil du moins). Malgré toute la débrouillardise dont elles ont fait preuve, elles doivent s’avouer vaincues.

Oh avides coupes budgétaires, cette pièce montée et ce travail de recherche abouti, saccagez-les, dévorez-les et engloutissez-les, jusqu’à en être repues.

Fin du 1er tableau. Ces peintres sont gouaches, toiles et pinceaux. Débrouillardes tu sais.

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Crédit photo : Laura Keltoum B.

Pas de budget non plus pour faire de dignes coulisses. C’est donc sur scène, face à nous qu’elles se changent. Elles allument une ampoule en avant de la scène et appuient sur le bouton magique lecture. Une voix préenregistrée, sur laquelle s’ajoute un bon beat house décapé, donne le nom des mouvements allant être exécutés. « Hill toe, pas de bourré ». Ce à quoi les danseuses répondent par ledit mouvement, d’abord dans un style house, pour progressivement le ramener à sa racine classique.

Par leur polyvalence et leur talent, elles polissent, colorent et rebaptisent le mouvement, à l’infini, tant qu’elles le souhaitent. Elles se l’approprient, le geste leur appartient, il est leur, et ce, jusqu’à la fin des temps. Qu’il ne vous en déplaise décideurs de coupes, ce don, jamais vous ne pourrez le leur ôter, parce que justement, il est don. Débrouillardes tu sais.

Fin du 2e tableau. Ces créatrices sont Chloé Ouellet-Payeur et Marie-Philippe Santerre, croix, clous et apôtres.

Avec réel intérêt pour la dénonciation des auteures d’Essai #2, j’arrête ce texte d’une brutale façon.

De quel droit?

Celui d’être; d’être un être d’Être, et non d’Avoir, comme le met si bien en lumière le dernier tableau. Il donne à réfléchir sur les attentes, voire les impératifs, que le public a envers les artistes.

« Toi, artiste, tu te dois de me divertir, car ma monnaie a acheté ton talent pour ce soir. Allez, je m’impatiente. » Mais ces exigences animales amènent l’interprète à une forme de prostitution artistique. Une prostitution qui transforme sa fibre et fougue inventive en un reste de créativité anxieuse et meurtrie, en état de survivance.

C’est dans ce dernier chapitre que le public est littéralement complice de la montée aux enchères des mouvements des interprètes. Cette vente, qui fait la promotion de figures de plus en plus « In-croy-ables ! », d’acrobaties toujours plus «  spec-ta-cu-laires ! », s’essouffle. Le spectateur comprend qu’il n’est finalement qu’en train de payer pour du déplacement de corps dans l’espace, ni plus ni moins. Il réalise soudain qu’il vient davantage d’insulter l’artiste que de lui témoigner son admiration, car le divertissement s’achète, l’émotion non. Elle et l’art n’ont pas de maitre, et fort heureusement. Car cette absence d’asservissement, dans leur essence même, leur confère leur pleine liberté. L’art, qui ne se commande pas, n’est alors esclave de rien ni de personne. Débrouillard il est, tu sais.

Il est beau ce théâtre d’aujourd’hui, et on l’espère de demain.

Laura Keltoum B

Essai #2 des Débrouill-Art(des) est présenté au FRINGE jusqu’au 21 juin. Pour tous les détails, c’est ici.