« (Je vous écris à vous. Je m’adresse / à vous / avec de grands espoirs. / Aidez-moi.) », sont les vers posés au commencement du premier chapitre de La Carte des feux de René Lapierre, un recueil de poésie paru aux éditions Les Herbes Rouges. Il faut certes un peu d’aide pour monter à bord de ce lourd navire rêvé par Alfred Wegener en 1912, Laurentia, et découvrir le « territoire des chagrins et des deuils », « du cassant et du grave », « du déviré, des en-travers » quand auparavant le temps était marqué par une écriture de la lumière et de l’innocence où régnait une blancheur immaculée. Un peu d’aide pour passer de ce siècle jusqu’au nôtre avec toutes les tempêtes humaines que cela représente et de prendre la plume à titre de témoignage dans un « immeuble cafardeux », dans un hôpital, dans une morgue, enfin, un peu partout pour montrer la possibilité des mots. Mais que dire quand tout semble en ruine, ou pratiquement tout? Chaque matin, « l’argent mange la vie, tu vois les morts que ça fait, les boucheries, les guerres – Oh! les beautés. Les somptueux cadavres qu’on se paie » et les êtres de plus en plus désolants pour celui qui parcourt la carte « de désirs, de faims, de feux » en se donnant aux errances.

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Dans La Carte des feux, plusieurs voix s’amalgament; les genres se côtoient parfois sur la même page, parfois sur le versant de l’autre. S’immisce également à l’intérieur du recueil une prose narrative avec l’arrivée de Paschetti qui se réveille un bon jour avec le nez brisé. Suite à cette « sacrée dégelée », il ouvre des enveloppes qui contiennent des citations sous forme de poèmes, souvent des croyances sans fondement et quelques fois des indications à suivre. N’arrivant pas à discerner les événements, son récit est sans cesse repris pour arriver à retracer le sens. D’autres poèmes en italique prennent dieu pour sujet (ou l’inverse, dieu les prend pour sujet) en montrant l’amour qui lui est voué, mais aussi les nombreux gâchis qu’il orchestre dans sa définition de « je suis » et de ses cinq cents noms. « Dieu guide mes pas » apparaît une première fois dans l’œuvre. La seconde fois, le vers est précédé par : « À tout moment je chancelle et je tombe », soulignant de la sorte les pôles qui habitent l’entité dont les « largesses / sont trop grandes pour nous ». Ce dieu indécent, qui est « une grande haine de l’humanité à l’endroit du vivant », invite le sujet poétique à écrire des psaumes anticapitalistes dans la deuxième partie qui ont pour thème la violence instituée, celle nous faisant battre « des records de bêtises » en raison de son absurdité.

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Que ce soit les notes à la mine, la lettre d’amour ou les fiches en carton bleu, les chapitres de René Lapierre, ainsi que les poèmes qui les composent, savent trouver une forme qui leur soit propre et sujette à rendre justice à leur beauté. Lisez donc ce merveilleux recueil comme on se tient au seuil de la porte, entre l’intimité de sa demeure et les séismes qui menacent tout près.

Je retiens :

Brecht écrivit au siècle dernier un poème
intitulé
Extraits d’un manuel
pour habitants des villes.

Mais nous? Que pouvons-nous offrir
à ceux que nous croisons?
À chacun d’eux il faudrait dire je t’aime.

Donner ça sans faire de manières, comme
une nécessité : des fruits, du pain
rapportés exprès de l’épicerie.

Seulement voilà : où est la personne qui
en voudrait – qui serait assez nue
dans sa faim et sa soif?

Vanessa Courville

La Carte des feux, René Lapierre, Les Herbes Rouges, 2015.