Le froid a complètement quitté Paris pour quelques jours. Certes, depuis la manifestation du 27 janvier en appui au mariage gay, le temps est bon à Paris, hormis la pluie caractéristique de la ville. Habituée aux manifestations québécoises, particulièrement celles de 2012, j’avais bien hâte à celle-ci. Si le Canada a ouvert la porte aux mariages pour les couples homosexuels depuis près de dix ans, ici, la chose a créé beaucoup de remous et une montée de l’homophobie. Plusieurs ont recensé les propos les plus déconcertants et c’en est tristement risible. Bref, cette manifestation, qui était une réponse à celle des antis qui avait lieu deux semaines auparavant, s’est déroulée, pour ce que j’en ai vu, dans l’extrême bonne humeur. Absence totale de policiers et surtout, beaucoup de joie. C’était aussi ma première manifestation en appui à un gouvernement en place…

Space invaders dans Paris

Il se déroule actuellement à Paris une exposition sur le street art qui a pour titre Au-delà du street art. Elle regroupe plusieurs artistes qui ont marqué cet art urbain. J’ai décidé de présenter une de ces figures célèbres dans le cadre de cette chronique.

En effet, sans doute les avez-vous déjà remarqués au détour d’une rue, sous certaines enseignes célèbres, ce sont de petits extra-terrestres pixellisés en plâtre qui ornent les murs de certaines grandes villes du monde. 

Ils représentent des personnages d’un des premiers jeux de la console Atari. Fruits d’un artiste bien connu du street art, ces invaders tapissent Paris depuis le milieu des années 1990. Les mosaïques empruntaient au départ les couleurs des cubes Rubik, autre figure importante de la génération Invader, terme repris comme pseudonyme. Chacun des space invaders entre dans un cumul de point, pointage qui est fixé selon le niveau de difficulté de l’invasion. Cette particularité est mise en évidence dans les livres d’art que publie Invader. Voici un petit vidéo qui met en scène l’artiste et ses techniques et tactiques d’invasion :

 

Ce documentaire réalisé par Raphaël Haddad vaut le détour, ne serait-ce que pour saisir la technique derrière la création et les proliférations des mosaïques. Tout est calculé: à l’instar du jeu vidéo, Invader doit faire face à de nombreux obstacles et doit diversifier ses tactiques.

Le projet a d’abord commencé tout près de la place de la Bastille à Paris avant de conquérir d’autres métropoles et d’autres villes françaises dans le but de brouiller les pistes sur la nationalité d’origine de l’artiste. Je m’attarderai davantage au déploiement des mosaïques dans Paris dans le cadre de cette chronique. Toutefois, je suis curieuse de voir comment se développent et se déroulent les stratégies et les invasions à l’extérieur de l’île de France et à l’extérieur même de la France. La démarche de Invader pourrait très bien être mise en parallèle avec celle de Banksy.

En plus de l’approche ludique adoptée par l’artiste, la ville est amenée à se redessiner sans cesse. Ville-Musée, Paris est réanimée en partie par l’entremise de l’apparition de ses petites œuvres pixellisées qui viennent se greffer en elle. Ainsi, le regard posé sur l’espace détonne, car il revendique un nouveau portrait de Paris en s’appuyant sur des angles incongrus. La mixité entre culture populaire, architecture, jeu vidéo et art marginal permet d’effacer certaines frontières délimitées par l’a priori des disciplines. Le côté participatif de l’œuvre plonge l’espace parisien à l’intérieur de l’univers pixellisé du jeu vidéo et de l’art immersif. L’absence de limite physique, de cadre entre l’œuvre et le public et le fait que le support soit à même l’espace réel permet à Invader de réellement prendre sa place au cœur de Paris, de se fondre au paysage culturel identitaire, au même titre que les grands bâtiments, les plaques commémoratives, etc. Le choix des matériaux traduit la volonté de conserver sa place au sein de l’espace parisien, puisque ces derniers se détériorent difficilement. Son exposition est donc permanente et en constante croissance. La reconnaissance de cet artiste issu de la culture du street art n’est plus à défendre.

J’éprouve toutefois un certain malaise avec l’ambiguïté de la démarche d’Invader. En effet, en vendant ses œuvres, il joue sur une vision légèrement marchande d’un art qui refuse cette tangente. Si la vente de livres qui prennent la forme de guide historique, voire de récit graphique abonde dans l’optique générale de la démarche artistique de l’artiste, la vente d’autocollant et de mosaïques, elle, me paraît toutefois aller à l’encontre de la spécificité de l’œuvre, soit l’invasion permanente et croissante d’une culture populaire au sein de l’architecture d’une grande ville, en l’occurrence, Paris. Son propos, sa démarche s’étouffent au profit de cette création de produits dérivés. Bien qu’Invader s’inspire de la culture populaire pour en faire quelque chose de marginal, il n’en demeure pas moins que l’opération inverse agace sur certains points.

La semaine prochaine, je propose de visiter une de ces librairies érotiques typiquement parisiennes. Bien entendu, n’hésitez pas à m’écrire si vous avez des suggestions ou des commentaires.

– Sylvie-Anne Boutin

** Au-delà du street art, présentée jusqu’au 23 mars 2013 au Musée de la Poste, 15ème arr.