Crédit photo : Paul Bordeleau

Le lézard amoureux a publié ce printemps un recueil d’une grande prestance : Jeanne forever, de Valérie Forgues et Stéphanie Filion. La Jeanne du titre, c’est l’actrice Jeanne Moreau, vedette de cinéma et femme énigmatique. Les deux autrices ont bien voulu répondre aux questions d’Elizabeth Lord, et tout comme pour le recueil, elles l’ont fait à quatre mains.

Pourquoi Jeanne Moreau?

La filmographie de Jeanne Moreau déborde de personnages fascinants : de grandes amoureuses, des aventurières, des maîtresses bafouées, des femmes à l’équilibre fragile, d’autres qui n’ont pas peur de la mort. Plusieurs de ces femmes ont en commun un profond désir de liberté, une envie de vivre intensément et sans compromis. Jeanne Moreau, la femme, s’est révélée à travers les rôles qu’elle a choisi d’incarner. Elle était aussi une femme libre, amoureuse, curieuse, absolument engagée dans son art et avant-gardisme. Parce qu’elle a travaillé si longtemps, presque 70 ans de carrière, elle a incarné un éventail de femmes, de tous âges, de toutes les situations.

Cela a été très inspirant comme terreau à explorer parce que ça nous a permis de nous glisser aussi dans des intériorités qui n’étaient pas les nôtres mais dans lesquelles, nous reconnaissions un peu de nous-mêmes ; de faire écho aussi à des femmes imaginaires avec un angle que d’emblée, nous n’aurions pas pris.

De quelle manière aborde-t-on un monument aussi important qu’elle?

C’est Jeanne Moreau, oui, mais ce sont avant tout ses personnages que nous avons visités. Nous avons commencé à travailler ensemble sur le projet en 2015, alors que Jeanne Moreau était toujours vivante. Jeanne forever, ça a d’abord été un spectacle littéraire qu’on a présenté en 2016, au Mois de la poésie de Québec, et au Festival de poésie de Montréal. Avant l’écriture, Valérie a lu sur Jeanne et surtout, regardé beaucoup de films. Stéphanie a préféré ne pas chercher à connaître la vie de l’actrice, seulement observer les rôles.

Nous voulions aborder Jeanne Moreau à travers ses personnages, comme s’ils étaient tous des versions possibles de la même femme. 130 films, 130 femmes (et il faudrait ajouter tous les grands rôles qu’elle a tenu au théâtre), des femmes qui aiment, qui tuent, qui quittent tout, qui sortent de prison, qui cherchent un sens, qui s’occupent des enfants ou des hommes qui passent, des femmes qui prennent du plaisir, d’autres perdues dans leurs pensées, des femmes qui boivent, qui écrivent, des femmes de 20 ans, d’autres de 80. Est-ce une recherche sur le féminin, est-ce une fascination? Il nous reste encore plusieurs films de Jeanne Moreau à voir, et souvent, nous nous disons: il y a tant d’incarnations du féminin encore dans ces films, nous pourrions faire un, deux, quatre autres livres avec toutes ces femmes.

Pouvez-vous nous parler du processus d’écriture poétique à quatre mains?

Nous avions depuis longtemps le désir de travailler à un projet commun. Pour Jeanne forever, nous avons d’abord choisi des personnages sur lesquels nous avions envie d’écrire et avons composé les textes chacune de notre côté. Nous nous sommes beaucoup lues et au moment du travail de répétition pour le spectacle, nous avons commencé à nous commenter. À l’oral, le texte révèle des éléments qu’on ne voit pas à l’écrit. Nous avons commencé à nous approprier le texte de l’autre et son univers. Nous ne voulions pas que les textes soient identifiés à une ou l’autre écrivaine, nous avons cherché à ce que les textes se fassent écho, se répondent, d’une même voix.

Cela c’est fait naturellement, sans se consulter. Un des plaisirs du spectacle était de réciter les textes écrits par l’autre. Une grande intimité s’est ainsi développée entre les poètes et les textes, par le biais de la voix. Dans l’interprétation, on fait sien un texte. Puis, pour le passage du spectacle au livre, il y a eu tout un travail de découpage et à nouveau, de plongée un peu plus profonde dans les textes que nous n’avions pas écrit à la base. C’est un peu comme si la porte était grande ouverte, dans le poème de l’autre et qu’on pouvait aller y faire un tour.

– Elizabeth Lord

Jeanne forever, Valérie Forgues et Stéphanie Filion, Le lézard amoureux, 2018.

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