Crédit : Valérie Lebrun

Le roman Thelma, Louise & moi (Héliotrope) de Martine Delvaux est fulgurant. Au début des années 90, la narratrice se retrouve devant la fin du film Thelma & Louise, en larmes, incapable de se contrôler. Ces sanglots sont au centre du roman : comprendre d’où ils viennent, ce qu’ils cachent surtout. Nous embarquons alors dans la folle épopée de Thelma et Louise, sur les routes des États-Unis, les banquettes des diners et les chambres d’hôtel brunes, guidés par Martine Delvaux. C’est un roman qui interroge les violences faites aux femmes et qui questionne les représentations de celles-ci. C’est un roman fort, foudroyant, plus que nécessaire par les temps qui courent. Martine Delvaux a accepté de répondre aux questions d’Elizabeth Lord.

Le doute est omniprésent dans Thelma, Louise & moi : le doute comme moteur de l’écriture, de recherche de sens aussi.  Pourquoi choisir de l’intégrer à vos œuvres créatrices?

Partout, tout le temps, dans tout ce que j’entreprends, il y a du doute. Un doute qui ne m’empêche pas d’avancer, de passer à l’action, mais un doute qui demeure, comme une lame de fond. Ce doute, j’ai envie de dire que c’est comme ma boussole intérieure. C’est ce qui m’incite à chercher, à toujours essayer. Mon point de départ n’est jamais une  certitude, le goût de faire une démonstration, mais bien plutôt une question, un problème, quelque chose que je n’arrive pas à attraper, qui me hante, qui me tourmente, et que je dois essayer de comprendre.

Le doute, c’est une démarche, un parti pris intellectuel et esthétique (même si je ne l’aurais pas nommé ainsi avant d’entendre votre question!). C’est une posture d’humilité. Contrairement à ce que d’aucuns disent de mon écriture et de l’écriture des femmes en général – qu’elle est narcissique!, ce qui laisse entendre que l’écriture sert un gonflement de l’égo et le plaisir de se regarder et de se regarder écrire –, tout mon travail a à voir avec le refus de la complaisance et le rejet du repli sur soi. Si j’écris « ma vie », c’est pour la tirer ou la diriger vers la vie des autres. Il s’agit toujours de tenter d’ouvrir vers ce qu’on partage, le fait qu’on se ressemble, que je ne suis donc pas « unique » ou « singulière ». Dans Thelma, Louise & moi, non seulement je tente de voir la violence à caractère sexuel comme cette chose que nous comprenons ou connaissons toutes, mais je noie mon « je » dans une mer de femmes. Je ne sais pas combien de femmes sont nommées, invitées dans ce livre, mais il y en a vraiment beaucoup. Et c’est ce chœur qui me permet d’avancer. Cette foule féminine porte le texte et avance avec moi, dans le doute, mais aussi sans doute, dans l’évidence de ce qui est fait aux femmes.

Cette marque du doute, je l’intègre, oui, dans le livre lui-même. Je ne cache pas le trajet que je suis en train de faire. Je refuse l’illusion du livre « déjà écrit » pour choisir le livre « en train de s’écrire ». Un livre qui ne sait pas exactement ce qu’il sera et ce qu’il est au final. Une écriture qui se cherche. Manière d’inviter les personnes qui lisent à être avec moi, à entrer dans ma tête, à suivre vraiment le fil de mes pensées…

Quelle serait, selon vous, la réception d’un film comme Thelma & Louise en 2018? 

C’est une question difficile, malgré sa clarté. J’ai toujours du mal à imaginer des événements déplacés dans le temps. La question, au fond, c’est : est-ce qu’on ferait un film comme T&L aujourd’hui? Est-ce qu’on procéderait de cette façon, par inversion d’un genre « masculin »? Peut-être que la meilleure façon d’y répondre, c’est en pointant ce qu’il y a d’actuel et d’intemporel dans le film, qui fait qu’il peut y avoir une réception aujourd’hui… autre manière de « faire » le film dans le moment présent, de lui donner une autre vie.

J’ai l’impression, heureusement et aussi malheureusement, que le film n’a pas vieilli. Parce qu’il s’agit d’un genre classique, qui emprunte au road-movie et même un peu au western (par les lieux, le décor, les costumes, l’accent du sud), ce qui donne l’impression que le temps est arrêté. Si ce n’était de l’âge de Brad Pitt, on pourrait presque penser que ça a été tourné aujourd’hui! Les personnages de Thelma et de Louise sont arrêtés dans le temps, à l’intérieur du film, engoncés dans des rôles de femmes dignes des années ’50. Peu importe le moment où on voit le film, c’est toujours la même temporalité! Et à la fin, gémellisées et libérées de leurs costumes, quand elles se sont fondues au paysage, elles sont atemporelles, presque mythiques.

Au moment où je réponds à ces questions, la déferlante #moiaussi (le deuxième moment du mouvement puisqu’il a été lancé d’abord en 2006) aura bientôt un an. C’est ce qui fait de Thelma & Louise un film, aussi, et donc malheureusement, d’aujourd’hui. Si on le regarde aujourd’hui, on se rend compte que ce qui y est dénoncé est parfaitement d’actualité. Non seulement la violence sexuelle envers les femmes, mais le sexisme ordinaire, les jokes de mononc‘, la dévaluation des femmes et de ce qui est associé au féminin, l’objectivation des femmes, et ainsi de suite. Le scénario de Callie Khouri dénonce un ensemble de comportements et d’attitudes dont les femmes sont victimes, de la même façon que l’a fait le mouvement #moiaussi. C’est ce qui rend le film actuel, comme une confirmation peut-être qu’on mène les luttes qu’il faut mener, mais comme une confirmation aussi que les choses n’ont pas tant changé…

L’exergue de Callie Khouri “What good can I do that’s going to make a difference to anyone, including myself?” au début de votre roman m’amène à vous demander : quelle différence tentez-vous de faire par l’écriture?

C’est une question difficile parce que cette « différence » que je peux faire, c’est impossible pour moi de la mesurer… Et même de la « souhaiter ». J’écris dans l’espoir d’être lue, mais en même temps, c’est à chaque fois un pari, un risque que je cours. Je peux donc seulement rester concentrée sur mon travail, sur la ligne que j’essaie de suivre, et espérer qu’on me suive, que d’autres empruntent ce chemin avec moi.

La citation de Callie Khouri est en exergue parce que je voulais rendre hommage à cette femme qui m’a beaucoup inspirée tout au long du livre, dont j’ai aimé non seulement lire et relire le scénario, dans ses différentes versions, mais que j’ai écouté en entrevue, en master class sur le cinéma, dont j’ai visionné les films et les téléséries. Callie Khouri, c’est vraiment la troisième femme de Thelma & Louise, et c’est la figure de l’écrivaine… Elle est une source d’inspiration, mais aussi un modèle.

Cet exergue est sous forme de question : Khouri s’interroge, et sa question est un baromètre éthique. Comme si elle disait: Je ne peux pas écrire sinon pour faire quelque chose de bien, pour les autres et pour moi. OU encore : Pourquoi écrire sinon pour tenter de faire le bien? (C’est presque religieux comme formulation…) C’est donc la question éthique qui m’intéresse dans ce qu’elle dit. Et plus précisément, dans son cas comme dans le mien, la question de l’engagement politique, féministe. Pour moi, cette phrase et ce qu’elle me dit sur l’écriture, correspond à un geste de Callie Khouri que je décris dans le livre : alors qu’elle est productrice pour une boîte de vidéos de musique, une jeune femme qui participe au vidéo vient la voir pour lui dire qu’elle doit absolument partir parce que l’environnement est trop sexiste, qu’elle ne le supporte pas, qu’elle se fait toucher, regarder, insulter. Mais elle a vraiment besoin de cet argent, partir va donc lui coûter cher… Callie Khouri non seulement comprend et accepte qu’elle quitte le plateau, mais elle lui donne son salaire.

Je ne sais pas si essayer de parler de la violence sexuelle et de la violence faite aux femmes est une « bonne » chose, mais je l’ai espéré en écrivant. J’ai espéré que mes mots pouvaient faire du bien à des lectrices et à des lecteurs. Pas seulement, d’ailleurs, en ce qui concerne ce sujet précisément, mais par le chemin que j’essaie de suivre à travers les films, les événements. Essayer de montrer qu’il est possible de se perdre et de se retrouver, ou de se trouver en se perdant, que perdre le nord ou perdre la tête peuvent aussi être l’occasion de créer.

Je ne crois pas, au fond, pas entièrement, à la possibilité de « faire une différence » par l’écriture – d’où le fait que l’exergue est une question! Je ne me donne pas la permission de penser de cette façon – ce serait un peu arrogant, il me semble.  L’écriture est un geste parmi mille autres qui permettent de penser et de fabriquer le monde… Mais peut-être qu’en essayant de rester le plus sincère possible, de ne pas me prendre les pieds dans la fausseté, j’invite à quelque chose. Je dis quelque chose de ce qui me semble bien ou bon, de ce que ça veut dire le « bon », pour moi, quand j’écris.

– Elizabeth Lord

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