Crédit photo : Mathieu Poirier et Le Cheval d’août

Simon Brousseau s’était fait remarquer en 2016 avec son très intelligent recueil de microfictions Synapses publié chez le Cheval d’août. Il a récidivé ce printemps avec un recueil de nouvelles cette fois : Les fins heureuses. Il s’entretient donc de cette dernière publication ainsi que de son titre d’écrivain en résidence de la Revue Moebius pour l’année 2018 avec Elizabeth Lord.

Envisages-tu l’écriture des nouvelles de ton recueil comme « un tout » ou plusieurs textes « séparés »?

Vers la fin de 2014, j’ai écrit une nouvelle pour la revue Zinc qui s’intitule Improbable mer morte et qui met en scène un employé de bureau insatisfait. Ce personnage désire voir la mer Morte, alors un jour il achète sur un coup de tête un billet d’avion pour la Jordanie et ça le rend heureux. Mais quelques jours avant de partir, il rêve qu’il s’y baigne avec ses proches et que tout le monde flotte sauf lui. C’est cette idée d’un désir sur le point d’être comblé, mais sur lequel une menace plane, qui m’a mis sur la piste des Fins heureuses.

Ce titre m’a accompagné dans l’écriture des nouvelles, qui parlent toutes de bonheur fragile, empêché ou fugace. Mes personnages sont capables d’être heureux, mais ils doivent parfois se mentir pour y arriver. À mes yeux, il y a quelque chose de triste et beau dans la capacité qu’ont les gens à se raconter, et donc à s’inventer, des joies qui rendent supportable tout le reste.

J’ai remarqué que la plupart de tes textes dans Les fins heureuses débutaient avec la présence d’un personnage. Est-ce le personnage qui se présente à toi en premier lieu, ou c’est plutôt la situation dans laquelle tu désires le voir évoluer qui t’inspire? 

Il est difficile de raconter la genèse d’un texte, puisque le résultat final ressemble souvent très peu à l’idée qu’on s’en faisait au départ. Dans le cas des Fins heureuses, c’est d’abord l’ambiguïté des situations vécues par les personnages qui m’a guidé dans l’écriture. Sans vouloir nier l’existence de la souffrance objective, ce qui serait prétentieux de ma part puisque je n’ai jamais connu la misère, j’ai l’impression que ce qu’on appelle bonheur est lié à une mise en récit de soi, au point de vue narratif qu’on adopte pour interpréter sa vie.

Pour explorer ces subtilités de l’expérience humaine, je m’efforce de rester proche de mes personnages et d’être sensible aux infimes modulations qui caractérisent leur vie intérieure. Je crois que l’écriture permet de se montrer attentif à des détails qui le reste du temps nous échappent, et en écrivant à propos de mes personnages, j’essaie d’être bienveillant et de rendre justice à la complexité de leur rapport au monde. C’est peut-être une manière pour moi de contrebalancer mon égoïsme congénital.

Qui sont les auteurs qui t’ont inspiré durant l’écriture de ces nouvelles?

J’ai lu beaucoup de nouvellistes ces dernières années, en espérant que ça m’aiderait à mieux comprendre ce qu’il est possible de faire dans un texte bref. La lecture des nouvelles de Tchekhov, peuplées de fonctionnaires de province tristes et gris, m’a confirmée qu’on peut écrire de grandes choses à propos des gens ordinaires. J’aime les nouvellistes capables d’évoquer la profondeur et la richesse de l’expérience en peu de mots. Les nouvelles de Grace Paley sont admirables à cet égard, tout comme celles de Lorrie Moore, de Lucia Berlin et de Katherine Anne Porter. J’aime aussi les nouvelles satiriques de George Saunders, qui sont très inventives et qui sont là pour nous rappeler qu’une nouvelle n’a pas à être réaliste pour parler de son époque.

En ce qui concerne les textes d’anticipation de mon recueil, je me suis surtout inspiré de Philip K. Dick et de Kurt Vonnegut, deux de mes écrivains préférés. Je trouve chez l’un comme chez l’autre une grande attention aux humains qui doivent vivre dans le monde souvent dystopique qu’ils imaginent. C’est surtout ça qui m’intéresse dans la littérature d’anticipation : comment les gens du futur feront-ils pour vivre?

Tu es l’écrivain en résidence de la Revue Moebius en 2018.  Comment abordes-tu ce projet qui tient sûrement de la carte blanche?

L’équipe de la revue m’a proposé d’écrire sur ma pratique d’écriture, tout en me donnant carte blanche sur la manière de le faire. Je profite de ma résidence pour questionner ce que j’ai écrit jusqu’à présent, mais aussi pour réfléchir à ce que je ferai par la suite. Ce sont des questions que je me pose habituellement dans la solitude de ma boîte crânienne, alors je suis reconnaissant d’avoir eu l’opportunité de développer des idées que je traînais depuis quelque temps sous forme embryonnaire.

Ma plus grande joie est de dialoguer avec les membres du comité éditorial. L’équipe en place est très impliquée dans le travail d’édition et je crois que leur rigueur est en train de faire de Moebius un lieu indispensable pour la relève. Nos discussions m’ont beaucoup appris et j’en suis très reconnaissant. Dans le numéro à paraître en août, j’ai enfin écrit à propos de mes cauchemars récurrents, et je ne crois pas que je l’aurais fait sans l’invitation de la revue. On est libre de tout écrire, mais parfois on a besoin d’alliés pour y arriver…

– Elizabeth Lord

Les fins heureuses, Simon Brousseau, Le Cheval d’août, 2018.

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