Crédit photo : Nick Bostick

La maternité en littérature subit depuis quelques années une transformation et une réappropriation par un discours féministe fort et engagé. J’hésite à faire entrer Mère d’invention de Clara Dupuis-Morency dans cette « tendance » puisque son récit, publié chez Triptyque, est tellement plus que ça, et le qualifier de « tendance » serait réducteur, à la limite de l’irrespect. On peut facilement dire cependant que rien au Québec ne s’apparente à ce qu’elle nous livre dans cette première publication. Clara Dupuis-Morency a accepté de répondre aux quelques questions de l’entrevue éclair. Vous n’aurez qu’une seule envie suite à la lecture de cette entrevue : plonger tête première dans les mots de Clara.

Il est assez rare au Québec de lire un récit qui s’assume autant tant sur le fond que la forme. Peux-tu élaborer sur ton processus de création.

Avant tout, mon écriture s’est nourrie de beaucoup de lecture, y compris de textes qui viennent d’ailleurs. Et puis d’écriture, d’exercice, de travail, pendant la vingtaine, qui a préparé ce livre-là. À vingt ans, j’étais prête à reprendre à mon compte la tradition littéraire québécoise, à réclamer mon rôle dans le mythe national. Mais entre temps, j’ai lu des textes d’écrivaines et d’écrivains allemand.e.s, français.e.s, américain.e.s, etc., j’ai découvert d’autres traditions, d’autres mythes, et surtout plusieurs manières de se situer en dehors d’une filiation donnée. Et puis j’ai rencontré des textes très forts, très audacieux sur le plan de la forme comme du fond, qui m’ont poussée à aller plus loin dans ma propre écriture, à essayer d’écrire de façon moins complaisante.

Quand je suis arrivée à ce texte, à presque trente ans, j’avais accumulé énormément de choses, en moi, qui étaient prêtes à exploser. L’écriture, c’est pour un moi une machine vivante, désirante, à laquelle il faut donner certaines conditions, pour la lâcher, la laisser s’emparer de soi pour faire son travail. En général, j’essaie d’écrire contre mes propres réflexes, mes propres évidences. De voir aller l’écriture, d’essayer de comprendre ce que j’essaie d’accomplir par elle, et de contrecarrer, de déstabiliser cette volonté d’accomplissement.

J’ai écrit Mère d’invention en parallèle de ma thèse de doctorat, et comme respiration de cette écriture plus théorique, qui devait se soumettre à certains impératifs institutionnels. Les deux espaces d’écriture sont devenus la respiration l’un de l’autre. Quand je n’en pouvais plus, dans la thèse, d’essayer de repousser les limites du corps universitaire, je me lançais dans cet autre texte, je laissais le mouvement prendre toute son ampleur. Et ça me permettait, en retour, de penser des choses, des problèmes liés à la théorie que j’étais en train d’articuler.

Dans un deuxième temps, l’écriture s’est faite en accompagnement de la grossesse, de la transformation de mon propre corps, de façon très concrète, charnelle. Ça l’a entravé, mais a ouvert le texte à un autre rythme, une autre temporalité. Le livre reflète à la fois ces empêchements, et le désir qui retrouve son chemin. Il n’y avait pas d’autre façon, pour moi, de faire un livre.

Mère d’invention est un titre qui comporte plusieurs couches de sens. Quel sens prend-t-il pour toi?

J’aime que le titre soit un proverbe tronqué, qui dans son tout se rapporte à la nécessité. Une sagesse qui se passe, souvent oralement, mais ici la nécessité est comme un membre amputé, qui nous demande de reconstruire le reste. Ça parle de ce qui doit s’inventer quand on n’a pas d’autre choix, quand la vie nous met face à des situations où l’on ne possède tout simplement pas ce qu’il faut, et qu’il faut quand même continuer, vivre dans cela et se refaire au fur et à mesure.

Rétrospectivement, je mesure à quel point la maternité, comme l’écriture d’ailleurs, n’est pas naturelle pour moi, comme il me faut créer une forme qui puisse accueillir les coups de la réalité.

Un de mes passages préférés est celui où tu parles de l’essai où tu aurais eu « intérêt à [te] focaliser sur le phallus de l’oeuvre », ce qui, à mon sens, décrit correctement le système universitaire encore aujourd’hui. T’es tu questionnée avant d’intégrer ces passages à la publication?

Pas du tout ! Comme pour beaucoup de choses dans le livre, je ne me suis pas demandé : est-ce que je vais vraiment dire ça ? Sinon, je ne l’aurais pas écrit. À quoi cela servirait-il d’écrire si on poliçait ce qui s’y dit ? Le monde universitaire est devenu une entreprise du savoir qui exige de ses employés de réprimer tout ce qui est organique, et tout ce qui est de l’ordre de l’affect, comme si on n’y fonctionnait pas déjà sans cesse dans une structure fondée sur l’ordre libidinal masculin (auquel, en passant, beaucoup de femmes prennent part tout en se réclamant d’une position féministe). Il n’y a pas encore eu, à l’université, de vraie remise en question de l’ordre de la pensée. Même les études de genre, les queer studies, les études féministes, qui sont censées être des lieux où l’on critique la théorie dite hégémonique ainsi qu’une logique oppressive, fonctionnent en fin de compte selon les mêmes processus standards d’évaluation, de classification, de compétition, d’autorité et de hiérarchie intellectuelles qui reconduisent les mêmes pouvoirs.

L’écriture me permet de ne pas me poser en éternelle victime de ce système, en fausse martyre du pouvoir. En montrer les mécanismes, et les ridiculiser, me semble un peu plus utile que de me sacrifier quotidiennement sur l’autel du savoir.

Le livre est sorti depuis un mois environ. J’aimerais t’entendre, à chaud, sur la réception critique qu’il a jusqu’à maintenant. 

C’est dur, justement, de se prononcer à chaud, et c’est encore tôt, peut-être, pour parler de réception critique, mais je suis très touchée de recevoir des commentaires des lecteurs, des gens pour lesquels le livre change quelque chose, un peu. Il me semble que nous entrons, ces dernières années, dans un nouveau mouvement de publication. Le paysage littéraire change, des textes récents inventent de nouvelles formes, et les lieux de critique changent aussi. Les libraires retrouvent un rôle plus actif dans le milieu littéraire, des livres plus expérimentaux circulent par les blogs littéraires. Ce sera intéressant de voir comment ce mouvement amènera la réception critique à se renouveler.

– Elizabeth Lord

Mère d’invention, Clara Dupuis-Morency, Éditions Tryptique, 2018.

Envie d’entendre Clara Dupuis-Morency maintenant? Catherine Lemieux, autrice de Une affection rare, et elle, seront en discussion le vendredi 21 septembre dès 18h au bar The Emerald dans le cadre de la rencontre Écrivaines sous influences, animée par Jean-Michel Théroux. Pour toutes les informations, c’est ici.

BABILLARD : Un événement à annoncer? Une formation dans le milieu culturel à faire découvrir? Envie de jammer avec des artistes de feu? Une offre d’emploi? Un autre truc à partager? C’est ici que ça se passe, maintenant, pour partager avec les lecteurs des Méconnus! Abonnez-vous à notre infolettre ici.

À DÉCOUVRIR AUSSI :