Crédit photo : Kelly Jacob et le Cheval d’Août

Lula Carballo a illuminé la rentrée printanière avec la publication de son récit Créatures du hasard paru au Cheval d’Août. Écriture ensorcelante et mystérieuse, ton désinvolte, touchant, parfois cinglant, Carballo sait raconter ses créatures du Sud. Et qui sont-elles? Ce sont des femmes envoûtantes, fortes, instables, glorieuses. Des femmes qui traînent un passé et qui connaissent leur futur… À moins bien sûr de gagner à la loterie. Lula Carballo a accepté de nous parler de ces femmes inoubliables.

Peux-tu nous raconter la genèse de ton livre?

Les fragments qui composent mon récit font partie de ma pratique d’écriture depuis près d’une décennie. Certains motifs récurrents, tels que la relation entre la narratrice et sa poupée, les scènes où l’enfant danse avec sa grand-mère, la décoration de la chambre de Régina, entre autres, faisaient partie de mon projet depuis longtemps. J’ai écrit et réécrit ces images qui m’habitaient jusqu’à l’épuisement. Cette vingtaine de fragments a constitué le noyau de mon projet et tous ceux qui ont suivi se sont greffés à ces textes qui me hantaient.

Le point le plus important dans la genèse de mon livre fût l’exploration du lieu où l’action se déroule. C’est à partir du moment où j’ai établi le cadre composé du passage qui longe les devantures des six maisons que tous les personnages ont jailli. La contrainte du lieu a structuré toutes les actions. J’ai su, à partir de ce moment, que les femmes du récit vivraient de manière marginale et autonome, qu’elles ne sortiraient pas les poubelles, qu’elles brûleraient leurs déchets une fois par semaine créant ainsi une montagne de cendres et de débris autour d’elles. Ce sont tous ces éléments qui ont façonné mon écriture, je n’avais pas l’intention de raconter mon enfance, mais plutôt de construire une réalité nouvelle à travers l’écriture.

De quelle manière t’es tu appropriée ton passé afin d’écrire Créatures du hasard?

Mon passé fait partie intégrale de ma vie. Je crois que le fait d’avoir changé de pays vers l’âge de 15 ans a figé mes souvenirs. Toute mon enfance est restée très présente en moi. J’ai aussi une grande capacité mémorielle, les détails et les souvenirs m’habitent. La lumière du jour, les notes d’une chanson, le parfum d’une personne, peuvent me transporter directement dans le passé, alors je n’ai pas eu à m’approprier celui-ci dans l’écriture de mon livre. D’ailleurs, j’ai travaillé ce récit à partir de quelques éléments précis, mais le reste constitue un travail de composition. Je sais que certains lecteurs sont touchés en imaginant que je raconte mon enfance, mais cet aspect est très secondaire dans ma démarche, puisque ce qui m’intéresse ce n’est pas l’aspect anecdotique, mais plutôt la manière dont je développe ma démarche de création. Dans ce sens, j’ai tué plusieurs personnages et j’ai créé des liens qui ne se rapportent pas à mon passé. Ces stratégies m’ont permis d’écrire le livre dont j’avais envie plutôt que de raconter ma vie.

Parle-nous de l’utilisation très particulière que tu fais de la langue québécoise dans le contexte où le livre se déroule en Amérique du Sud?

Mon récit se déroule en Amérique du Sud, mais il a été écrit en français au Québec. Dans ce sens, je devais m’adresser à un lectorat spécifique et je voulais transmettre à travers l’écriture le contexte sociologique dans lequel l’action se déroule. Les personnages vivent dans un quartier défavorisé, ils n’ont pas un niveau académique élevé, etc. C’est pour cette raison qu’on trouve dans mon récit quelques emprunts à la langue orale et populaire. Je crois qu’à la lecture, ce genre de références peut éveiller chez le lecteur un parallèle avec sa propre culture. Il peut imaginer un équivalent de mon quartier uruguayen ici au Québec.

Pour terminer, je me permets de te demander : qu’est devenue la petite fille de ton récit selon toi?

Elle est devenue le personnage adulte du roman que je suis en train d’écrire puisque les Créatures du hasard étaient composées d’une première et d’une deuxième partie. Au début de ma recherche, quelqu’un m’a conseillé de commencer par écrire l’enfance de la narratrice puisque, selon lui, j’avais déjà un livre entre les mains. Alors maintenant, je poursuis mon travail d’écriture tel que je l’avais envisagé. La narratrice adulte a encore des choses à dire concernant le jeu compulsif et les lois du hasard. À suivre…

– Elizabeth Lord

Créatures du hasard, Lula Carballo, Le Cheval d’Août, 2018.

BABILLARD : Un événement à annoncer? Une formation dans le milieu culturel à faire découvrir? Envie de jammer avec des artistes de feu? Une offre d’emploi? Un autre truc à partager? C’est ici que ça se passe, maintenant, pour partager avec les lecteurs des Méconnus!

À DÉCOUVRIR AUSSI :