Les Histoires de Shushanna Bikini London ont d’abord été publiées sous forme de zine. Lucile de Pesloüan s’entretient avec nous suite à la publication sous un seul tome de ses dix histoires captivantes, témoignant d’une lucidité touchante et d’une fantastique aisance à faire voyager le lecteur.

Les Histoires ont d’abord été publiées sous forme de zines. Elles sont maintenant rassemblées sous un seul livre, dans un ordre autre que leur séquence de parution. Pourquoi ce choix ?

Lorsque je publiais mes fanzines, je m’attachais à publier tous les trois mois. Mon but était que la création de fanzines devienne mon atelier d’écriture. Aller au bout d’une histoire. Peu importait que l’une aille avec la précédente. Chaque texte était différent dans sa forme.

Lorsque nous avons commencé à travailler sur le livre avec Pascal et Claudine, on s’est dit que ce serait intéressant de changer l’ordre, pour perturber la lecture des lecteurs des fanzines, pour en faire un « vrai » livre. Il était indispensable pour nous que la numéro 9 soit en fin de recueil, et que la numéro 10 ouvre le livre, que je dédie à ma grand-mère. Ensuite, j’ai choisi l’ordre, assez naturellement, pour le « flow » de lecture. Alterner les genres, faire des pauses, rentrer dans l’intimité.

D’où te proviennent habituellement les idées pour les Histoires

Mes thèmes arrivent souvent comme un déclic. Je suis très attentive au monde qui m’entoure, j’écoute les conversations, j’observe les gens. Je me nourris des villes que je visite, celle où je vis, des gens que je croise mais aussi des gens qui m’entourent. Le tout croisé avec mes lectures et les films que je regarde. J’ai bien sûr des thèmes de prédilection comme l’éducation, le féminisme, la différence, le rapport à la mère, la difficulté des rapports humains…

Qui t’inspire présentement en littérature contemporaine?

Mes inspirations en littérature contemporaine ou du moins les auteurs.trices dont j’ai lu toute l’œuvre sont Annie Ernaux – qui gagne la première place haut la main! J’aime son rapport à l’intimité et à l’extérieur, sa pudique analyse du monde. Leila Slimani qui m’inspire pour son écriture ciselée, évocatrice, droit au but. Catherine Cusset pour son souffle, son humour et ses dévoilements. Suzanne Jacob, pour sa poésie, sa puissance, son intérêt et son écoute pour ses personnages, pour sa vision du monde à travers eux. Louise Bourgeois et Sylvia Plath m’inspirent aussi énormément. Elles m’aident à mettre des mots et des images sur ce que je vis, sur ce que j’écris. Elles me tiennent la main.

Tu accompagnes les textes de collages, photos, citations, qui sont pour la plupart des oeuvres à part entières et « détachées » des textes. Comment maries-tu les deux créations ?

D’une manière générale, j’écris les histoires, puis j’en raconte une autre en photo et en poésie. J’aime dire que Les Histoires de Shushanna Bikini London est un recueil d’histoires entrecoupées de poésie et de photos. Parfois les photos sont arrivées en premier. C’est le cas dans la numéro 7 par exemple, Chère Marie, avec mes cartes postales de New York.  Dans le numéro 9, Journal du dedans et du dehors, j’ai d’abord écrit mon journal, puis j’en ai composé un deuxième en photos. Le tout a pris sa cohérence ensuite. Cinq jours, la nouvelle qui ouvre le recueil et donc la plus récente, je l’ai écrite quasiment d’une traite dans l’avion qui me ramenait à Montréal après la mort de ma grand-mère. Quelques mois plus tard, j’ai raconté une autre histoire en collage et poésie. Je collecte souvent des photos qui je sais, apparaîtront dans un zine ensuite. Comment, je ne le sais pas forcément mais il m’arrive souvent de prendre des photos « pour un zine ».

Tu es aussi l’autrice de Pourquoi les filles ont mal au ventre?, album qui a remporté un franc succès jusqu’à maintenant. Ce livre mettait avant tout des mots sur le sexisme systémique qui affecte encore beaucoup trop de femmes. Aurais-tu un conseil pour les filles qui ont encore « mal au ventre » en 2018?

 La priorité est de se soutenir les unes les autres. La sororité est essentielle. Nous l’avons bien vu l’automne dernier avec le mouvement #MeToo. À plusieurs, on est plus fortes. Nous sommes les meilleures alliées. L’autre conseil que j’aurais, c’est d’occuper au maximum l’espace public, prendre la parole, la couper, oser, parler, rire en public. Dès notre plus jeune âge, on s’efface, on laisse tout le temps la parole aux hommes. C’est aussi à nous de nous imposer pour montrer que nous sommes là.

– Elizabeth Lord

Les Histoires de Shushanna Bikini London, Lucile de Pesloüan, Rodrigol, 2018.
Pourquoi les filles ont mal au ventre?, Lucile de Pesloüan et Geneviève Darling, Isatis, 2017.

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