Julie Delporte surprend par ces livres à l’allure de carnet de travail. En observant le tout plus attentivement, on comprend que chaque coup de crayon, chaque mot sont calculés et choisis parmi les beaux hasards de la création. Avec Moi aussi je voulais l’emporter, elle signe un ouvrage touchant et sensible où, pour une fois, le féminin l’emporte. On vous a présenté une critique de son livre, voici maintenant une petite jasette avec l’auteure.

Qu’est-ce qui te vient en premier lorsque tu crées? Les dessins ou les mots?

Dans mes carnets, il y a beaucoup plus de mots que de dessins. J’ai un parcours plutôt littéraire, et contrairement à beaucoup d’autrices et d’auteurs de bande dessinée, je pratiquais peu le dessin lorsque j’étais enfant. Cependant je n’utilise jamais mes images pour illustrer strictement mes mots, en tout cas pas dans un sens hiérarchique. L’idée, ce n’est pas que les mots viennent en premier, mais c’est qu’il en vient plus et plus facilement. J’associe des images et du texte qui ont parfois été produits indépendamment. Dans d’autres cas, je produis l’un pour l’autre mais je garde toujours en tête l’idée que l’image associée aux mots raconte plus que les mots ne le font seuls (et inversement). Et parfois, c’est l’association du texte et de l’image qui vient raconter ou faire émerger un nouveau sens. Ce souci de ne pas strictement illustrer inscrit mon travail dans le cadre de la bande dessinée, et non de celui d’un texte poétique illustré. Mon écriture manuscrite, colorée des même tons que les images, est également importante dans cette optique : image et texte viennent de la même main et de la même tête, font partie de la même écriture.

La solitude t’aide à créer ou t’empêche de créer?

La solitude aide à créer, aucun doute là-dessus! J’ai finalisé tous mes livres dans des périodes de célibat (mon célibat est d’ailleurs devenu mon état neutre!), et je les ai avancé beaucoup dans des contextes de chalets, de résidences, dans lesquels j’étais extraite de mon quotidien et d’internet. J’ai travaillé fort pour apprendre à être bien seule, afin que la création soit moins souffrante. Je pense que j’ai réussi. Ce qui ne veut pas dire que je suis devenue complètement asociale, au contraire : la vie sociale est la matière de mes livres, mais il me faut des périodes de déconnexion pour me concentrer sur le façonnage de cette matière.

Est-ce que Moi aussi je voulais l’emporter est ta douce revanche de « douce féministe »?

Je ne le vois pas comme une revanche, mais plutôt comme d’une histoire d’amour avec mon genre féminin. À part peut-être en ce qui concerne le dévoilement de mon histoire familiale, où les choses ont toujours été tues. Les évoquer publiquement, c’est une douce revanche peut-être, mais c’est surtout un moyen de réussir à en parler, de se faire entendre jusqu’au bout de ce qu’on a à dire sans avoir peur de se faire couper ou de ne pas être prise au sérieux. Quand on écrit un livre, on ne peut pas se faire couper la parole ou être confronté (en tout cas pas dans l’immédiat). Ce que ne permet pas complètement la création sur Internet par exemple, avec son système de réseaux et de commentaires. C’est ce que j’essayais de théoriser dans mon essai La bédé-réalité, la bande dessinée à l’heure des technologies numériques (Colosse essais, 2011).

Pour moi, c’est ça la magie d’écrire un livre : la parole n’y est qu’à nous, et elle est protégée par le dispositif (éditeur, objet, etc.). Ce n’est pas évident pour les femmes de se sentir respectées dans leur temps de parole. Cela me fait penser à cette étude qui montrait que dans une réunion, si les genres avaient eu des temps de parole complètement égaux, les personnes ressortaient avec l’impression que les femmes avaient parlé davantage. Suûement parce qu’ils n’avaient pas l’habitude de les entendre autant que les voix masculines.

Et pour terminer, une très grande question : qu’est-ce que c’est pour toi être féministe?

Je respecte et tente de comprendre toutes les sortes de féminismes. Je voudrais briser cet a priori que les féministes ne sont jamais d’accord entre elles. C’est un argument que j’entends trop souvent énoncé pour diminuer l’impact de nos idées. La seule chose qui est vraiment importante pour moi et sur laquelle il faut être d’accord, c’est la solidarité entre femmes. Ce n’est pas facile, car on veut plaire aux hommes pour réussir (ce sont souvent eux qui détiennent le pouvoir, incluant celui de nous faire sentir désirables si l’on est hétérosexuelle), mais il faut être courageuse et prioriser les femmes. Et aussi, leur laisser le pouvoir de nous évaluer, de nous donner de l’importance. Par exemple, pour les artistes, ce serait tenter de se trouver des mentors féminins, des mères spirituelles au lieu de nos pairs-pères, qui auraient le pouvoir de nous influencer, de nous valider. C’est un peu ce que raconte Moi aussi je voulais l’emporter : ma rencontre, entre autres, avec l’artiste Tove Jansson.

– Elizabeth Lord

Moi aussi je voulais l’emporter, Julie Delporte, Éditions Pow Pow, 2017.

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