Crédit photo : Frédérick Duchesne

Dominique Fortier publie cet automne son sixième roman en dix ans, une très bonne moyenne pour celle qui est aussi traductrice chez Alto. Dans Les villes de papier, elle dresse un portrait intimiste et d’une douceur incroyable de la poète américaine Emily Dickinson, la grande recluse dont la vie s’est articulée autour de l’écriture. Fascinant personnage, Dickinson a conquise Fortier par sa poésie inqualifiable et l’a guidée à travers l’écriture de son roman. Elle a généreusement accepté de s’entretenir avec Elizabeth Lord dans une entrevue éclair des plus douces.

Pourquoi avoir choisi Emily Dickinson?

Si ça ne ressemblait pas tellement à une blague, je vous répondrais que c’est elle qui m’a choisie. Je travaillais depuis quelques années sur un énorme roman très compliqué, où se chevauchaient plusieurs époques et des dizaines de personnages, quand Emily a commencé à m’apparaître. Je me suis mise à la suivre, deux ou trois phrases à la fois, jusqu’à ce que je me rende compte, quelques mois plus tard, que mon gros roman compliqué n’allait nulle part, et que c’était l’histoire d’Emily que je devais raconter. Et puis, bien sûr, à cause de sa poésie, qui a quelque chose de miraculeux dans sa simplicité, son intelligence, sa drôlerie et le tragique qu’elle dissimule souvent sous une apparente légèreté. Enfin, à cause du mystère qui entoure son personnage, et que je voulais non pas élucider, mais creuser.

Quand on se frotte à une icône telle que cette poète, quand s’arrête-t-on de faire des recherches pour débuter à écrire?

Pour ce livre-ci, je n’ai pas travaillé en deux temps, comme je l’avais fait, par exemple, pour Du bon usage des étoiles, lorsque j’avais commencé par lire tout ce qui s’était publié sur l’expédition Franklin et prendre des tonnes de notes avant d’entamer la rédaction du roman. Cette fois, je me suis mise à écrire avant de commencer les recherches que l’écriture me commandait. Et puis au cours de l’année qu’a durée la rédaction, j’ai continué à lire en écrivant, non seulement des ouvrages consacrés à Emily Dickinson, mais surtout ses poèmes et sa correspondance, qui m’en disaient plus sur elle que tous les biographes.

À quel point t’es-tu nourrie de la poésie d’Emily Dickinson lors de la rédaction du roman?

Les poèmes d’Emily Dickinson forment la toile de fond du roman. Ce sont à eux que je réponds. Ils sont comme une musique presque imperceptible, mais dont le rythme et la couleur déterminent l’univers du livre. Si j’ai voulu éviter le piège du pastiche (personne, de toute façon, ne peut écrire comme Emily Dickinson), j’avais à cœur d’écrire un livre qui parlerait sa langue, et ce sont ces poèmes qui me l’ont apprise.

Comment ton travail de traductrice influence-t-il globalement l’écrivaine que tu es?

J’ai toujours du mal à répondre à cette question. Si j’étais cuisinière, actuaire ou couturière, me demanderait-on comment cet autre métier influence ma pratique d’écriture? J’ai l’impression que la traduction et l’écriture à proprement parler exercent deux muscles différents; ce n’est pas la même partie du cerveau qui travaille. La traduction, c’est en quelque sorte l’écriture délivrée de toutes ses angoisses : quelqu’un d’autre a résolu les questions de construction, de psychologies des personnages, de perspective, etc. Il ne reste plus qu’à trouver les meilleurs mots pour rendre ce qui existe déjà. Quand on écrit un roman, rien n’existe déjà : il faut soi-même façonner les pierres qui construiront la maison.

Cela dit, je crois que la lecture est le meilleur moyen d’apprendre à écrire, et que la traduction constitue une forme augmentée de lecture – une lecture créatrice ; dans cette mesure, les livres qu’on traduit, comme ceux qu’on lit, élargissent notre horizon non seulement d’écrivain, mais d’être humain.

– Elizabeth Lord

Les villes de papier, Dominique Fortier, Alto, 2018.

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