Crédit photo : Chantale Lecours

Feue, roman choral extraordinaire, écrit par Ariane Lessard, paru chez La Mèche, est tout simplement envoûtant. Les femmes qu’on y découvrent sont authentiques, magnifiques, désolantes parfois, mais toujours fortes. Pour un premier roman, c’en est tout un. Ariane Lessard sait comment mener une histoire, avec une dose de mystère, beaucoup d’habileté, et surtout un ton juste assez irrévérencieux. Elle a accepté de répondre aux questions d’Elizabeth Lord pour parler de son processus créatif et des femmes de son roman.

Les femmes sont les figures centrales de ton livre. Peux-tu nous en parler?

Oui! Ce sont des femmes qui sont nées pour un petit pain, une job comme celles de leurs mères, une vie comme celles de leurs mères bref, des vies encadrées qui semblent se répéter à l’infini. Elles savent qu’elles ne sont pas maîtresses, qu’elles assouvissent les désirs des hommes, qu’elles sont moulées dans des cadres tous patriarcaux. On contrôle leurs allers et venues, leurs corps, mais on ne peut pas contrôler leurs pensées. Cet espace intime de la réflexion secrète, c’est là que Feue prend vit. Dans la tête des femmes, la révolte va naître. Puis au fur et à mesure, elles vont commencer à parler entre elles, à développer une parole plus sécure, plus forte, et elles vont se contaminer à force de flammèches.

Quel a été le défi de l’écriture d’un roman choral?

Le défi réside dans le fait de ne pas trop dévoiler. D’y aller lentement, d’insérer les indices dans les craques et de faire confiance au lecteur pour les déchiffrer. J’ai beaucoup joué dans l’écriture de Feue, j’ai voulu semer le doute dans l’univers du roman, dans le village. Il a fallu créer la géographie d’un endroit et le garnir, le peupler. Les personnalités sont arrivées d’elles-mêmes, mais j’ai voulu les différencier, les «caster» dans des rôles et des sensibilités différents, des tons et des registres distincts. Le plus long a vraiment été le travail du joual parce que certains personnages avaient des tics, et que ça m’arrivait parfois de donner les tics de l’un à un autre puis à la relecture j’étais comme : « Ben non, c’est pas lui qui dit ça! »

C’est après que ça devient le fun, parce que pour donner vie à quelque chose il faut que les personnages soient fascinants, qu’ils suscitent de l’intérêt pour le lecteur. Ça devient un concentré d’observations des gens, de trouvailles des types et exceptions. J’essaie de créer des personnages que je souhaite voir en interactions, je me laisse charmer par eux, leurs interrelations. C’est ça en fait, je me laisse charmer par la nature humaine, dans tout ce qu’elle a le beau et tout ce qu’elle a de dégueulasse.

Pourrais-tu nous dire plus sur tes inspirations pour l’écriture de Feue?

J’ai toujours été fascinée par l’espace sauvage de la campagne, la mythologie du village ou des endroits petits dans lesquels les gens savent qui habitent à côté. La familiarité, la communauté. J’aimais le village pour son potentiel à histoire. Je me suis laissée inspirer du village où a grandi ma mère, de ceux que j’avais rencontrés en voyage ou dans mes lectures. Beaucoup des villages québécois d’antan, mais aussi ceux des États ou du Sud. Villages poussiéreux, hantés. J’ai commencé mon écriture au baccalauréat, à ce moment, j’étais très influencée par la polyphonie des œuvres de Faulkner, Hébert et Rulfo. Ça me chamboulait cette façon de savoir ce que les personnages pensent des autres, d’avoir accès à cet espace privé du langage. Après tout a déboulé et j’ai eu envie de donner des voix à un village, surtout des voix féminines parce qu’elles sont plus souvent étouffées.

Plus largement, quel devrait être la place du féminisme en fiction?

Présentement au Québec, je crois qu’on est à une belle époque pour lire des autrices qui ont une démarche féministe. Je vois beaucoup de filles que je côtoie publier et avoir des positions assez claires sur le sujet. C’est important pour moi de montrer des personnages féminins dans mes œuvres, parce que ce n’est pas vrai qu’on est une minorité. Et le point de vue féminin a été éteint longtemps, sinon beaucoup romancé dans des stéréotypes qui ne me rejoignaient pas. Ce que je vois aujourd’hui, c’est un besoin de parler de nous et de déconstruire l’image léchée ou clichée qui a pu nous coller à la peau. Il y a un besoin d’une prise de parole, d’une plus grande ouverture sur la manière d’aborder le sujet, et je ne parle pas seulement du féminisme, mais du combat aussi des minorités silencieuses, telles que les femmes autochtones au Québec. Le point de vue de l’homme hétéro blanc riche, on commence à le connaître par cœur. On a même été moulées par lui, ça fait du bien de le brûler un peu.

– Elizabeth Lord

Feue, Ariane Lessard, La Mèche, 2018.

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