Catherine Ocelot , artiste et autrice, publie son troisième livre, La vie d’artiste chez Mécanique Générale, une bande dessinée qui interroge la place qu’elle occupe en tant qu’artiste. Elle est présentement en résidence à la Cinémathèque, où elle s’entretient avec divers spectateurs sur des projections cinématographiques qu’elle a elle-même choisi, exercice dont elle tire une illustration. Elle a accepté de s’entretenir avec Elizabeth Lord de sa bande dessinée où les oiseaux-humains côtoient Deleuze.

Pourquoi avoir choisi de dessiner tes personnages sous forme d’oiseaux dans La vie d’artiste?

Le livre est en grande partie une sorte de récit d’apprentissage artistique dans lequel je vais à la rencontre des autres et j’écoute leurs expériences. J’essaie d’apprendre en les observant, ce qui évoque l’idée d’étudier une espèce, celle de l’artiste. On peut aussi voir ces costumes d’oiseaux comme une façon de représenter les thèmes de la persona et de la protection contre l’extérieur, très présents tout le long du livre… Comment être perméable, accepter les influences tout en restant entier et protégé, c’est une question qui m’intéresse beaucoup, un équilibre difficile à trouver comme artiste. Finalement, comme je parle aussi de la peur de tomber, les plumes sont peut-être là pour adoucir une éventuelle chute… Comme celle que je fais au début, lorsque j’essaie de me hisser dans un arbre qui n’est pas le mien.

On a pu reconnaître des personnages de ton entourage dans la bande dessinée, dirais-tu que tu t’inscris dans l’autofiction?

Avec ce livre oui, mais en général, non. L’autofiction est un genre qui est souvent motivé par un désir de s’affirmer, d’apparaître, de s’approprier son histoire et son discours. C’est d’ailleurs ce que me disent Julie Delporte et Daphné B. que je questionne à ce sujet dans le livre : elles parlent d’une prise de pouvoir, d’une affirmation de soi qui implique une prise de risque. Afin de m’engager sérieusement dans ma pratique artistique, j’ai dû faire face à plusieurs difficultés et embûches bien personnelles (qui ne sont pas racontées dans le livre)… Je pense que cette bande dessinée était une façon de me donner la permission d’exister, en tant qu’autrice. Et c’est sans doute ce besoin d’affirmation qui m’a motivé à faire une autofiction ; le récit s’y prêtait bien. C’était une expérience confrontante ; je me suis posé mille questions sur ce que j’avais le droit de faire, sur qui je voulais/pouvais intégrer dans mon histoire, sur ce que je pouvais dire, comment représenter les autres, l’impact de tout ça, etc.

Je suis heureuse de l’avoir expérimenté, mais je ne suis pas certaine que je le referai ; je ne ressens pas le besoin ni le désir de raconter d’autres morceaux de mon histoire ou de ma démarche de façon aussi frontale, en tout cas pas pour le moment, et pas en bande dessinée. Par contre, je pourrais être ouverte à le faire sous forme d’essais, à l’écrit.

Alors, pour toi, c’est quoi la vie d’artiste?

C’est beaucoup de choses mais surtout des rencontres avec les autres, être en contact avec de nouvelles idées, façons de voir. Dans le livre, j’ai voulu m’éloigner des clichés habituels qu’on entend à propos des artistes, à savoir la précarité financière, l’égoïsme, la sensibilité un peu caricaturale qu’on leur attribue. Ces sujets ne sont abordés qu’une fois par Marcel Jean. Marcel n’est pas artiste mais il aime sincèrement travailler avec eux ce qu’il fait depuis longtemps. Je dis sincèrement parce que ce n’est pas parce qu’on travaille avec des artistes qu’on les aime. Je vois souvent des gens qui cachent mal leur exaspération face à leurs personnalités, qui ont même des petites pointes de mépris à leur égard. Dans le livre, il parle des sacrifices et de tous les renoncements que les artistes doivent faire pour survivre et pouvoir créer. Il parle aussi du narcissisme, à son avis nécessaire pour persister malgré tous les refus, les difficultés et les revers que l’artiste encaisse continuellement. C’est un passage du livre qui a énormément touché plusieurs de mes collègues ; c’est rare que quelqu’un de l’extérieur reconnaisse et respecte aussi ouvertement les conditions difficiles inhérentes au travail d’artiste. Souvent, l’entourage préfère ne pas le savoir, ça crée un malaise. On préfère rester avec l’image romantique de l’artiste : un homme, sourcils froncés, un peu de mauvaise humeur et au ton cassant qui s’assoit à sa table pendant des heures en envoyant promener l’entourage parce qu’il travaille sur sa muse.

Moi je suis une femme, j’ai une fille de 10 ans, je travaille à travers les contrats, la garde partagée et les journées pédagogiques. Je cuisine les repas à tous les jours, je n’ai pas le temps d’être bourrue et tourmentée, ça me tente pas d’envoyer promener ma fille parce que je fais un livre. C’est des mythes tout ça. Les artistes que j’ai connu qui s’identifiaient à ce mythe ne faisaient pas grand chose à part jouer ce rôle. Dans le livre, je me pratique à répondre à des questions d’entrevues, en pliant ma brassée de lavage malgré ma fille qui me crie des questions à travers ma porte fermée. Les artistes ne créent pas dans des bulles; si on attendait les conditions idéales et la tranquillité parfaite pour se consacrer à nos projets, on ne ferait pas grand chose.

Sinon, être artiste c’est aussi être en constante remise en question face à son travail, ce qu’on construit, face à la pertinence de son propos. Si on regarde ce qui se passe dans le monde, si on écoute les voix qui émergent (enfin), si on étudie sérieusement les questions d’appropriation, c’est difficile de rester cantonné dans sa petite histoire sans se remettre en question. Le dernier film de Josephine Decker, Madeline’s Madeline est à ce propos très intéressant; il parle de voir le monde à travers les yeux de quelqu’un d’autre, de s’approprier les histoires, de se servir de leurs récits, de rester en lien avec soi, se définir soi-même, se protéger. C’est un film très intéressant sur le processus de création, et sur certains de ses risques.

Pour moi être artiste, c’est de créer en étant attentif et en contact avec l’extérieur, ce qui se traduit, dans mon cas, à parler de nos relations. Les liens avec les autres sont pour moi ce qu’il y a de plus précieux. Les questions de communication, nos façons de dialoguer m’intéressent beaucoup. On ne se construit pas sans les autres.

Et puis, comme je le dis ma bande dessinée, être artiste c’est aussi apprendre à composer avec l’envie qu’on peut avoir de ses collègues qui vont à Cannes ou qui exposent à New York, c’est l’incompatibilité des relations amoureuses avec le travail (dans mon cas), c’est jongler avec des problèmes personnels qui, si on n’est pas vigilants, trouvent sournoisement leur chemin dans notre travail et qu’il faut maîtriser pour ne pas transformer son travail artistique en art-thérapie. Je pense que tout ça est la fois difficile, stimulant et très riche.

J’adore la revue Tristesse dont tu es une des fondatrices, peux-tu me parler de ce projet?

Pour nous c’est un lieu d’exploration et d’expérimentation dans lequel nous nous sentons libres d’explorer d’autres façons de créer, d’expérimenter. C’est dans Tristesse que j’ai publié un texte qui parle de mes cheveux… Sans ce contexte, je ne pense pas que j’aurais trouvé de prétexte pour l’écrire, encore moins d’endroit où le publier! J’adore lire les collaborations des autres, je trouve ça très riche et varié : ça passe d’essais à la fiction, à des déclinaisons de mots, des collages et des conversations. Je dois dire que c’est d’abord le projet de Marie Saur et David Turgeon, et c’est un vrai plaisir que de participer au projet avec les autres fondatrices et collaboratrices. Et c’est sous le chapeau de Tristesse que nous sommes en train de préparer un petit talk-show qui aura lieu à la fin du mois, au Port de tête. Les détails sont ici.

– Elizabeth Lord

La vie d’artiste, Catherine Ocelot, Mécanique générale, 2018.

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