Peut-être est-ce l’odeur des lilas ou la fébrilité qui m’ont fait oublier que c’était un jour de pluie à l’instant où j’allais rencontrer Sigolène Vinson au restaurant Le Valois. Enfiler les bottes de caoutchouc à la hâte et tenter tant bien que mal de mettre un pas devant l’autre avec la même grâce que les chaussures d’été. L’auteure était assise en sirotant un Coke lorsque je suis arrivée ; un maigre repos entre les demandes incessantes des journalistes qui attendaient son passage à Montréal la semaine du 8 juin. Je me suis attablée avec elle pour discuter de son nouveau roman Le Caillou qui est récemment paru aux éditions Le Tripode en France. Le livre relate l’histoire d’une femme qui veut devenir un caillou et du retour à la réalité qui accompagne son geste. « Le caillou est une forme assez récurrente dans ce que j’écris. Il représente l’inertie, mais surtout la minéralité. Il n’a pas d’organisme et son difficile façonnement peut nécessiter une vie », me dit-elle. Son écriture épurée, avec quelques touches d’humour, est fort bien maîtrisée et ne peut faire autrement que de toucher ses lecteurs et ses lectrices.

Entre journalisme et littérature

Également chroniqueuse judiciaire pour Charlie Hebdo, je lui demande ce que cela représente d’être à la fois journaliste et littéraire. À son avis, sa chronique n’est pas journalistique au sens pur du terme étant donné qu’elle est avocate de formation. Elle a pratiqué ce métier pendant sept ans à Paris avant d’arrêter pour écrire. « Les gens me disent qu’il faut du courage pour avoir quitté un métier socialement reconnu. Je pense que le courage aurait été justement de continuer », affirme-t-elle avec un sourire en coin. Elle a commencé par coécrire des romans policiers et elle a par la suite publié une autofiction chez Plon en 2011. Un des membres du journal satirique a lu son livre et l’a fait entrer comme pigiste, il y a de cela deux ans et demi. En fait, ils appréciaient son côté littéraire, son œil différent, sa tendresse et son empathie à expliquer les événements. Elle préfère, plutôt que les grands procès, suivre de petites affaires qui regorgent d’histoires en droit du travail ou de la famille. « Des fois, la réalité des prétoires dépasse la fiction », souligne-t-elle. Elle écrit également des faits divers dans lesquels elle arrive à mettre un personnage romanesque ou même à citer Rimbaud.

L’imaginaire du caillou et de la dérive

Quant à son livre Le Caillou, l’intrigue se déroule en Corse et l’image de la femme-caillou semble évoluer étroitement avec la femme au bord de la mer, celle naufragée. L’auteure nous indique qu’elle est fascinée par les nombreuses îles désertes qui peuplent son imaginaire : « Elles sont un caillou dans l’eau en quelque sorte. Généralement, le caillou ne flotte pas dans l’eau, mais il coule. Donc, c’est un peu contradictoire. Cependant, pour moi, elles évoluent parallèlement parce que le caillou est l’endroit duquel nous pouvons voir la dérive. Il est le poste d’observation ». Il y a donc une importante présence d’un langage qui est relié au naufrage, à la dérive et au large dans sa dernière œuvre. Les mots concernant la mer circulent avec ceux sur l’art puisque son personnage, Monsieur Bernard, est fondeur à l’Imprimerie Nationale d’où il ramène des ouvrages sur l’Histoire de l’art à sa narratrice. Ces connaissances sur l’art sont le résultat de l’expérience passée de l’auteure, elle a « été élève il y a quatre ou cinq ans à l’école du Louvre en tant qu’auditeur libre ». « Je ne suis pas spécialiste de l’Histoire de l’art, mais grâce à des travaux dirigés devant les œuvres, j’ai eu quelques connaissances. Je n’ai pas fait particulièrement de recherches, mais il s’agit de ce que j’avais en tête et que je recopiais dès que je rentrais du cours ». En ce qui a trait à la mer, elle a fait des recherches plus tôt dans son parcours. Elle a grandi au bord de la mer Rouge, puis a vécu en Corse afin de bien rendre justice à ce côté d’elle-même.

Le processus d’écriture

L’œuvre est divisée en deux parties bien distinctes, soit « (Les choses à peu près) » et « (Les choses telles qu’elles sont) ». Elle m’explique que la seconde partie est venue à la fin et qu’elle est, selon elle, moins proche de son écriture habituelle. Elle est ramassée en un bloc, plus dure et hachée que la première. Les phrases employées par la narratrice sont un peu plus crues, nettement moins imagées. « Certains lecteurs ont été heurtés par cette fin brutale parce qu’ils pensaient vraiment qu’elle deviendrait caillou. Au début, je n’avais pas écrit cette fin, mais elle s’est imposée à moi ». La dernière partie donne un poids considérable à la première en offrant un sens à la création tout entière. Au départ, elle sait où elle se dirige : « Je sais où je veux aller. Je sais que j’ai cette histoire de comment une femme veut devenir un caillou. Je sais qu’elle va sculpter ce caillou pour elle-même devenir caillou. Après, le sens se dessine lorsque tout cela est écrit et, parce que cela a pris sens en écrivant, il fallait la dernière partie. J’étais obligée de la faire comme si quelque chose d’inconscient apparaissait et me demandait d’en rendre compte, de l’expliquer ». Elle avoue ne pas avoir effectué un grand travail de réécriture. En revanche, elle a refait la structure avec son éditeur puisqu’elle avait fractionné la forme. Elle a aussi enlevé quelques passages très rares qui étaient redondants sur la Corse – même si la redondance fait également partie de l’exercice de son texte.

Pour écrire, elle s’applique au fur et à mesure en peaufinant les différents chapitres. Le Caillou nécessitait un geste plus sincère. « Nous avons enlevé des passages où je tentais d’expliquer ce que j’écrivais, alors qu’il faut faire confiance au lecteur. Le travail était de simplifier encore. Il s’agit d’une écriture plus simple – et non moins compliquée à faire. Dans mes premiers manuscrits, je voulais montrer que je savais utiliser des formes compliquées et les résultats n’ont pas été positifs ». Lorsqu’elle prend la plume, elle doit être entourée de certains livres comme pour construire d’emblée l’espace de l’écriture. Près de sa table de travail, il y a Les travailleurs de la mer de Victor Hugo, Le Rivage des Syrtes de Julien Gracq, Tulipe et La Promesse de l’aube de Romain Gary. Quelque chose lui parle dans ses livres qu’elle ouvre de temps en temps afin de relire certains extraits. Peut-être aurez-vous envie d’en faire autant avec son roman dont je vous recommande fortement la lecture.

Vanessa Courville

Le Caillou, Sigolène Vinson, Le Tripode, 2015.