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Danny Émond publie cet hiver chez Boréal son premier recueil de nouvelles sous le titre Le repaire des solitudes. Un recueil plutôt sombre de 29 nouvelles courtes qui visent et atteignent droit au coeur, l’égratignant un peu plus chaque fois. Je l’ai rencontré pour discuter de ce recueil « coup de poing », qui ne passe pas inaperçu dans notre rentrée littéraire hivernale.

Le repaire des solitudes fut beaucoup de choses pour Danny Émond. En premier lieu, une nouvelle, pour en devenir un blogue, et par la suite, son mémoire de maîtrise. C’est d’ailleurs ainsi que le titre s’est imposé de lui-même. La solitude reste un thème central de presque chacune des nouvelles, et ce n’est pas toujours une solitude choisie. C’est parfois le rejet, ou le retrait de la société qui habite les personnages. Les personnages tentent aussi de combler le vide que laisse la solitude par toutes sortes de manières, se retrouvant souvent encore plus blessés et meurtris qu’avant.

Ce qui frappe à la lecture de son recueil (et c’est le cas de le dire), c’est avant tout la noirceur opaque et drastique des nouvelles, parfois cruelles, souvent dures. C’est ce qui a plu chez Boréal : « Ma voix, c’est ça, c’est dur, c’est sombre, je fonce à toute allure dans ma nouvelle jusqu’à la fin. » La brièveté de la nouvelle est un genre qui concorde parfaitement avec son style d’écriture. Chaque phrase se doit d’être travaillée et retravaillée un peu pour en adoucir les propos si durs et beaucoup pour que ça coule pour le lecteur, une belle adéquation entre le style écorché et la forme douce. Comme une chute inévitable, que le lecteur ne peut arrêter. « La nouvelle est un genre sans pitié, c’est cruel par plusieurs façons. Il ne faut pas qu’il ait de passages creux dans une nouvelle, sinon un passage creux est beaucoup plus facilement remarqué que dans un roman. » Des passages creux, il n’y en a pas sous la plume d’Émond et c’est là un des points réussis dans son livre.

repaire solitudesLe recueil se structure autour de Maurice, seul personnage récurrent des nouvelles. Homme écorché, aux délires mystiques, aux tendances alcooliques, c’est un des personnages les plus forts qu’il m’ait été donné de « rencontrer » durant les derniers mois. On le suit de son enfance jusqu’à l’âge adulte, et c’est aussi sur ce déplacement dans le temps que sont ordonnés tous les courts textes. Il y a aussi un mouvement de l’insouciance vers la désillusion pour terminer sur une certaine résignation dans le dernier texte. Une résignation qui laissera place à un certain espoir, une parcelle de lumière, exactement ce que le recueil avait besoin pour se déployer et laisser souffler le lecteur. Tout n’est pas que noirceur et solitude, donc, chez Émond.

Dans ses inspirations, Danny Émond cite Louis-Ferdinand Céline, découvert il y a quelques années, pour son travail sur la langue et sur l’oralité ainsi que sur la musicalité des textes. Les personnages de Céline sont aussi seuls et écorchés, ce qui, nous l’avons bien vus, reste un thème de prédilection pour le jeune écrivain. Il parle aussi de Baudelaire qui expose la figure du poète solitaire, image qui a attiré Émond vers la littérature durant son adolescence.

C’est donc à un jeune homme plein de projets d’écriture, beaucoup moins sombre que ses textes ne le laissent paraître, avec qui j’ai pu discuté. Et ne vous inquiétez pas, il va très bien! Il continuera certainement à nous faire grincer des dents encore longtemps avec son écriture drastique et son humour noir.

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Un extrait de la nouvelle « Lit simple, encore »

« Convaincu, une fois de plus, qu’il n’existe pas de solitude complémentaire à la nôtre, que toutes nos tentatives pour fuir sont des détours dérisoires, je rirai. D’un rire fou. D’un rire faux. Parce que je ne sais plus pleurer. Et je resterai là, entre les draps, dans ta chaleur qui disparaîtra trop vite. J’y resterai longtemps, contemplant mes murs sans photos, sans affiches ni calendrier, ces cloisons aussi blanches que mes nuits, écrans vierges sur lesquels je peux projeter mes images, toutes les filles folles, fantomatiques et sans visage, qui rient dans ma tête. Ces filles que tu rejoindras bientôt. Des filles qui hurlent qu’elles me haïssent, qui parlent sans réfléchir, qui ne savent pas ce qu’elles veulent. Qui me ressemblent un peu trop, finalement. »

Elizabeth Lord

Le repaire des solitudes, Danny Émond, Boréal, 2015.