« Elle a vingt-trois ans aujourd’hui. Elle est une femme. Elle vend des chaussures. Elle n’a pas  réellement retrouvé sa mère. Elle sait à quoi elle ressemble, où elle habite, ce qu’elle fait de ses journées, mais elle n’a pas officiellement repris contact. »

Pervenche Provencher cherche un homme qui puisse libérer en elle toute cette rage qui ne lui appartient pas, ne lui a jamais appartenu. Elle porte l’ombre de sa sœur, le fardeau de ses parents, l’attente de son père et la folie de sa mère. Elle cherche l’amour dans les bras d’un amant qui ne veut aucune attache si ce n’est que de se savoir désiré par cette grande et belle rousse élancée, passionnée, fulminante, tout le contraire de sa femme qu’il aime pourtant malgré le quotidien qui les tue.

Loin de ne s’en tenir qu’à une banale histoire d’infidélité, avec son dernier roman Concerto pour petite noyée, l’auteure Annie Loiselle illustre avec doigté la croisée des chemins de ses personnages. Les routes d’Agnès, Antoine et Pervenche, leur fille, et de Valentine et Grégoire n’étaient pourtant pas destinées à se rencontrer. Et pourtant, ils partagent la même gamme, la même portée, celle de se libérer à travers leur histoire.

Unités de temps

Annie Loiselle est une auteure que j’apprécie depuis quelques années, mais il m’était parfois difficile de suivre l’évolution de ses histoires, car celles-ci sont entrecoupées dans le temps; les personnages deviennent légèrement flous et le contexte ambigu. Cependant, sa plume réfléchie fait toujours ressortir le lecteur de ce méandre et l’épilogue nous bouleverse par tant de finesse dans les détails.

Annie Loiselle sait habilement maintenir le rythme de son écriture accentuant parfois la tonalité du vécu, de l’expérience de ses personnages. Concerto pour petite noyée implante à chacun un temps défini selon la portée des événements à l’intérieur d’une gamme bouleversante de déchirures et d’ouverture sur l’autre, sur soi.

« Elle a peur. Peur d’elle-même, de ce qu’elle a fait, parce que, oui, elle est convaincue que c’est sa faute, que si elle avait tenu, très fort, la main de Valérie, au bord de la rivière, sans la lâcher, elle est convaincue qu’elle ne serait pas… »

Agnès et Antoine avaient une vie parfaite, une petite famille unie, tous deux étaient imprégnés de bonheur. Mais un drame aura des répercussions désastreuses sur la suite de leur vie. Antoine tentera de hisser l’avenir de Pervenche au-dessus de tout drame, cherchant à recueillir les miettes d’un bonheur perdu lors de la noyade de sa fille aînée Valérie. Agnès sombrera dans la folie. Pervenche cherchera à être la première dans la vie de quelqu’un puisque sa sœur décédée aura tout pris de ses parents. Elle sera d’ailleurs la maîtresse de Grégoire, la femme fantasque qu’il ne retrouve pas en son épouse Valentine. Mais une maîtresse est bien peu de chose au fond : qu’une ombre, qu’on ne voit jamais, mais qui nous suit pas à pas.

Crescendo

Valentine porte en elle toutes les mélodies du monde, le chœur… Sa musique transporte l’âme, devient ce tout si délicat à saisir.

 « La première fois qu’elle a entendu Valentine Aligheri au piano, Agnès s’est mise à pleurer. C’était fort et doux, c’était la démesure de ce qu’il y avait en elle-même, l’espoir et la tristesse infinie, l’impossibilité de tout, le vide, immense et creux, la perte de soi pour toujours. »

Agnès se retrouve dans les notes de Valentine Aligheri, pianiste renommée. Elle s’y reconnaît, croit même reconnaitre sa fille Valérie en la musicienne. Dès lors, l’intensité augmentera en elle. Lorsqu’elle reverra Pervenche, cette deuxième fille jamais aimée ni même connue d’elle, elle lui paraîtra bien fade comparée au fantôme ressuscité de Valérie.

Pervenche ne sera jamais « assez » pour sa mère. Alors elle voudra être le premier choix de quelqu’un, de Grégoire, tiens! Mais Greg, malgré le désir ardent qu’il éprouve pour Pervenche, cherchera toujours à conquérir sa femme Valentine.

« Le corps et l’esprit de Valentine n’ont rien à voir avec cette attraction féroce qu’il a ressentie, la première fois qu’il l’a vue, entendue plutôt. C’est sa musique qui l’a pris d’assaut. On pourrait imaginer qu’une telle attirance est éphémère, qu’elle s’épuise avec la dernière note jouée, mais non, non, la musique de Valentine reste en elle, même après, dans un inexplicable phénomène de fusion. »

La maman de Valentine n’aimait pas Greg, le sentait malhonnête, infidèle, comme tant d’autres hommes. Mais Valentine bat la mesure de cet amour au lien sacré.

« Que disent les hommes pour s’excuser? C’était plus fort que moi. Est-ce que ça peut toujours servir de prétexte au pardon des femmes amoureuses, cette force, non, cette faiblesse qui les entraîne dans le sexe, ailleurs, autrement et avec d’autres femmes qui ne sentent pas ce que leur propre femme sent, qui ne bougent pas sous eux en leur rappelant l’immobilité érotique des femmes qui ressemblent à Valentine? »

Un coup de feu. Greg est mort. Assassiné. Valentine joue sur scène. Elle ne sera plus jamais la grande Valentine Aligheri sans cet homme qu’elle a toujours aimé malgré ses infidélités. Elle jouera désormais librement, a capriccio.

Cette mort soulève la consternation. Quelle est la note ombragée à la gamme?

Le rideau tombe.

Remarquable livre, fastidieuse vengeance.

Élizabeth Bigras-Ouimet

Concerto pour petite noyée, Annie Loiselle, Stanké, 2015.