Crédit photo : Valérie Remise

Du procès de Guy Turcotte à la tragédie du Lac-Mégantic, en passant par le port du voile et la qualité de la langue française, tout sujet suscitant la polémique est abordé dans cette pièce d’Olivier Choinière. Du 24 février au 21 mars 2015, l’auteur et metteur en scène présente la pièce Ennemi public à la salle principale du Théâtre d’Aujourd’hui. Il y traite de cette propension à chercher un coupable à tout prix; une habitude qui, selon lui, date d’une époque lointaine où la « fonction de sacrifice » servait à enrayer la souffrance.

Dans cette pièce, une famille se réunit autour d’un souper. Pendant que la mère et ses trois enfants effleurent divers sujets à coup d’opinions dépourvues de nuances, les petits-enfants se disputent la télécommande au salon. Le décor prend des allures d’arène où se tient un débat, sans arguments réellement convaincants. Dès la première scène, l’heure est projetée au mur : 20h01. Le chronomètre est enclenché. La sirène retentit. Une lampe, retenue par un fil, descend au milieu de la table, donnant le coup d’envoi à ce premier débat. Abordé sous forme de partition musicale au départ, le texte a été travaillé comme une série de solos, de duos et de quatuors. Ainsi, deux conversations peuvent avoir lieu en même temps entre deux duos¸, le spectateur devant choisir son sujet de prédilection.

Si tous les personnages ont des opinions tranchées au couteau, le plus articulé d’entre eux, interprété par Frédéric Blanchette, sera mis au pied du mur. Celui qui, en une minute, tente avec éloquence d’expliquer le verdict de non-responsabilité criminelle dans l’affaire Guy Turcotte, se voit l’instant d’après accusé de piger insolemment dans le compte en banque de sa mère. Celle-ci demeure vague sur la véracité de ce fait. On passe ainsi de la sphère publique à l’intimité, du procès médiatique à un procès familial. Chacun est placé sous la mire, s’enfonçant dans un récit de justifications. Ici encore, il faut un coupable, quitte à en arriver aux coups. Cette pièce, foisonnante de raccourcis intellectuels et d’indignation populaire, suscite les rires dans la salle grâce à des répliques ponctuées d’humour noir. Même la chroniqueuse culturelle Tanya Lapointe est écorchée au passage!

L’hyperréalisme s’entremêle au ludisme, tant dans la mise en scène que dans la scénographie. Le décor, représenté par une maison constituée de trois pièces (la salle à manger, le salon et la cour extérieure) situe l’action dans un foyer bien banal. Pourtant, l’alternance entre les pièces, qui s’effectue grâce à un mouvement de rotation, semble signifier bien plus qu’un changement de scène. Il évoque le passage du temps, mais également la récurrence du discours qui s’enlise dans des conclusions bâclées. Un débat qui tourne en rond, sans investiguer les enjeux socio-politiques. Tout est noir ou blanc, sans zones grises. Et ce cercle vicieux semble se répéter. Ainsi, la première scène entre les adultes se reproduit la scène suivante, alors que le public est transposé dans le salon, assistant à une scène entre cousin et cousine. On entend les murmures des adultes en arrière-fond qui répètent exactement le même texte que la scène précédente. Cette récurrence inéluctable semble d’ailleurs atteindre le seul personnage (Frédéric Blanchette) qui tient un propos sensé au détriment de sa nouvelle copine (Amélie Grenier) qui abonde de préjugés et de grossièretés.

Enfin, les projections semblent aussi signifier ce passage du temps ainsi que l’obscurantisme qui pèse au-dessus des personnages, notamment grâce à l’effet texturé des feuilles qui tombent, annonçant une nouvelle saison, les gouttelettes de pluie qui perlent, ou encore les branches des arbres qui semblent dessiner une ombre inquiétante sur la maison.

Bref, cette pièce illustre admirablement bien cette manie de répondre et réfuter en laissant d’abord parler les sentiments au détriment de la pensée critique. J’espère qu’elle suscitera un désir d’approfondir les questionnements et les débats.

Edith Malo

Ennemi public est présenté au Théâtre d’Aujourd’hui du 24 février au 21 mars 2015.
Une création du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui et de L’ACTIVITÉ
Texte et mise en scène : Olivier Choinière
Avec : Frédéric Blanchette, Muriel Dutil, Amélie Grenier, Brigitte Lafleur, Steve Laplante, Alexane Jamieson et Alexis Plante.