Guylaine Tremblay et Henri Chassé

Dans l’immense salle du Théâtre Jean-Duceppe de la Place-des-Arts se dresse, forte, fière et courageuse, une mère québécoise qui n’a d’histoires à dramatiser que celles que sa famille et ses passions lui inspirent : les niaiseries de son « suiveux » de fils de dix ans qu’elle menace d’envoyer à l’École de Réforme; les soupers au roastbeef saignant du samedi soir en compagnie de sa belle-soeur qui se fait irrémédiablement inviter en appelant le jeudi « juste pour prendre des nouvelles »; le spectacle de ballet de sa nièce Lucille trop grande pour le rôle de la fée-marraine et malhabile en pointe sur ses jambes croches; la crise cardiaque de la tante Gertrude morte « dans sa graisse » en cirant son plancher sous le regard de son mari immobile qui fumait sa pipe; son amour pour les livres qui la font pleurer et pour le télé-théâtre qui la fait rêver au monde du spectacle qu’elle aimerait tant connaitre, mais qui mourra trop tôt avant que son fils y fasse son entrée pour lui donner accès aux coulisses.

Cette femme , c’est Nana (Guylaine Tremblay, sans bémol) venue des plaines de la Saskatchewan il y a bien longtemps, mais trop longtemps pour se sentir une autre appartenance que celle d’être québécoise. C’est la mère du dramaturge Michel Tremblay, dont l’alter ego se retrouve sur scène (Henri Chassé, juste assez effacé pour faire littéralement briller sa partenaire de jeu). Montée pour la première fois en 1998, la pièce permet de faire revivre pour notre plus grand bonheur sous forme de petits sketchs les souvenirs qu’il garde d’elle en lui donnant la parole, oui, mais surtout, en lui accordant toute la place qu’il lui revient. Vêtue de rouge, Nana va et vient dans un décor épuré qui est, du moins jusqu’à la fin de la pièce, bien accessoire dans ce spectacle. Car le spectacle, c’est Nana. Quant à son fils, il assure les transitions et relance les discussions en restant sagement assis à la table de la cuisine de cet environnement que l’on comprend être le petit appartement familial du Plateau Mont-Royal, là où tout son univers se concentre.

Encoreunefois_121_w800

Oui, Nana est dramatique. Elle est aussi drôle, humaine, attachante, parfois sévère et souvent susceptible. Mais avant tout, et surtout, c’est une mère qui aimait la vie et qui avait tellement peur de mourir avant que son petit dernier soit « casé ».

La scène finale fait littéralement monter Nana au ciel, elle qui se voit ravie de la surprise que son fils lui a préparé pour faire de sa mort un véritable Deus ex Machina théâtral : elle s’élève, poussée par des forces invisibles dans un décor plus grand que nature, rejoindre son Bon Dieu, sûrement, en promettant dans une menace ultime à son fils de revenir lui dire « si ça ne fait pas son affaire ».

« Personne n’est irremplaçable », dit-elle dans un des rares moments sérieux de cette pièce. « Tu laisseras un grand vide, moman », lui répond-il, ce qui au fond d’elle-même lui fait plaisir à entendre. Ce qu’on comprend au terme de cette pièce, c’est que Nana a laissé un trou si béant dans la vie de Tremblay qu’il a pu y plonger pour s’inspirer d’elle pour créer ses personnages féminins désormais légendaires.

On dit que la première femme, dans la vie d’un homme, c’est sa mère. On ne peut qu’abonder dans ce sens en sortant, paradoxalement ému aux rires et aux larmes, de ce puissant hommage ô combien réussi.

« Encore une fois, si vous permettez », oui, Monsieur Tremblay, faites revenir Nana, encore et encore.

– Marie-Andrée Michaud

Encore une fois, si vous permettez de Michel Tremblay, mis en scène par Michel Poirier, est présenté au Théâtre Jean-Duceppe de la Place-des-Arts du 6 avril au 14 mai.
Pour plus d’information, c’est ici.