La pièce Éloges de la fuite, c’est inspiré de quoi? Vous l’aurez deviné, du texte du même nom écrit par le médecin neurobiologiste Henri Laborit. L’ouvrage met de l’avant des réflexions sur la biologie comportementale et ce sont ces idées que l’auteur de la pièce de théâtre, Justin Laramée, reprend dans sa création. Présentée par Qui Va Là à La Licorne, cette comédie tragique risque de ne pas laisser les spectateurs indifférents.

Mis en scène et interprété brillamment par Félix Beaulieu-Duchesneau, Justin Laramée, Anne-Marie Levasseur et Philippe Racine, ce théâtre d’ombres et d’objets présente l’histoire de Simon, un homme dans la quarantaine qui fuit la société et qui se comporte comme une bête sauvage dans la forêt. Chacun leur tour, les proches de Simon le visitent dans son habitat. Ainsi, son médecin, son meilleur ami et sa femme le rencontrent pour essayer de comprendre les raisons de son départ. Or, plus l’histoire se développe, plus on comprend que ce sont plutôt les proches de Simon qui fuient leur vie en allant le voir dans la forêt.

Un décor minimaliste, des personnages complexes

Dès les premières secondes, on nous plonge dans une noirceur absolue – comme pour nous transporter dans ladite forêt. Lorsque la lumière s’ouvre, on peut voir un décor minimaliste. À l’avant-scène, il y a quelques boîtes de fleurs et brindilles, qui sont éclairées par de petits luminaires. La lumière projette une ombre sur le mur du fond, imitant ainsi les grandes verdures de la forêt. Quelques animaux en plastique sont dispersés dans les boîtes à fleurs. À différents moments de la pièce, les lumières illuminent un animal à la fois, projetant ainsi la figure des bêtes sur la scène, les grossissant du même coup. Et ça donne l’impression que les animaux sont réellement là, dans la salle.

Les costumes peuvent paraître très simples, mais ils permettent toutefois d’en savoir plus sur les différents caractères des personnages. Alors que le comédien interprétant Simon est complètement nu – rappelant ainsi certaines figures populaires comme Tarzan- , la femme de Simon – si elle n’est pas en robe -, est vêtue de son uniforme de vétérinaire. Elle se présente d’ailleurs à plusieurs reprises transportant un sac à dos peluche en forme de chimpanzé, qui incarne son fils Jean-François. Pour sa part, l’ami de Simon, très extraverti, change plusieurs fois de costumes, allant de la culotte rose fluo au costume de chasse… pour enfin se retrouver en costume plus habillé et estival de couleur beige.

La philosophie au théâtre

L’être humain et ses comportements sont au centre de cette œuvre. L’ouvrage de Laborit a mis de l’avant l’idée que l’homme a trois options dans la vie : il peut combattre, se soumettre, ou bien fuir. On dénote trois types de fuites : la fuite physique, comme celle de Simon qui, perdu en forêt, finalement s’y réfugie; la fuite chimique, comme celle de la femme à Simon qui consomme des médicaments pour contrôler ce qui semble être une dépression, ou comme le médecin de Simon qui boit le contenu d’une flasque au point d’en perdre le contrôle; enfin il y a celle que le médecin qualifie de meilleure fuite, soit celle par l’imaginaire.

La fuite par l’imaginaire serait le meilleur moyen de s’émanciper d’un quotidien oppressant. Dans ce cas-ci, les personnages fuient des relations insatisfaisantes, un emploi difficile, etc. Simon et sa femme ont des problèmes de couple, tandis que le médecin est tourmenté par un amour interdit, puisqu’il désire la femme de Simon qui elle, vit difficilement avec son emploi de vétérinaire où elle doit euthanasier plusieurs animaux par jour, ce qui du coup la mène à réfléchir régulièrement à la mort. Ouf!

Les différents animaux évoqués durant la représentation peuvent être vus comme une métaphore de tous ces caractères humains et tous ces comportements que l’homme peut adopter. Tandis que le chimpanzé incarne l’homme, le lion représente par exemple la force. Le flamand renvoie à la figure de la femme, alors que le grand-duc -malgré sa puissance – est métaphore de lâcheté, puisqu’il fait son nid dans le nid des autres, un peu comme le médecin qui cherche à charmer la femme de Simon. Alors qu’on pourrait penser que le seul homme bestial de la pièce est Simon, on se rend compte au fil de l’histoire que tous les hommes peuvent être ramenés au stade de la bête répondant à des pulsions de vie et de mort.

Éloges de la fuite est une œuvre très émouvante, qui peut nous mener à réfléchir à notre condition humaine, à nos émotions et nos comportements. Bien que le propos semble lourd, le texte est ponctué de moments comiques qui détendent l’atmosphère et qui complètent cette tragi-comédie philosophique.

Krystel Bertrand

Éloges de la fuite est présentée au Théâtre La Licorne jusqu’au 3 juin 2016