Détrompez-vous, je ne vais pas tenter de vous vendre un voyage en Inde, il y a des sites spécialisés pour ça. Le concept de cette ville n’est cependant pas si étranger au sujet qui m’intéresse aujourd’hui : la pièce Electronic City, écrite par l’allemand Falk Richter en 2002, et présentée le week-end dernier à l’UQAM par Jean-Claude Côté qui en a fait son mémoire-création de maîtrise.

Pourquoi cette pièce en particulier maintenant ?

Se penchant sur l’approche théâtrale de Constantin Stanislavski pour construire son mémoire, le metteur en Jean-Claude Côté a vu en Falk Richter et son théâtre un incontournable. Stanislavski en bref, pour ceux qui ne le connaissent pas, est le théoricien, dramaturge et metteur en scène à qui l’on doit ce que ses compatriotes russes appelèrent à son grand dam, la méthode. Ladite méthode est le fruit d’une longue étude du théoricien concernant le jeu des acteurs qu’il a révolutionné en y mettant au premier plan l’importance du réalisme de l’interprétation tant au niveau de la gestuelle que de l’expression. Cette «méthode» est aujourd’hui le principal moteur de formation des acteurs, notamment mise en pratique par l’Actor Studio.

Si, dans Electronic city, l’interprétation respecte la méthode de Stanislavski, le sujet, lui, la questionne : «Et si le jeu des acteurs devenait plus réel que la vie des gens qu’ils interprètent ?»

Écrite en un temps où la technologie avait un peu cessé de terroriser les masses : le fameux bogue de l’an 2000 ayant fait un ravage… inexistant, les préoccupations présentées dans la pièce firent d’abord l’effet de l’annonce d’une nouvelle maladie par un hypocondriaque.

Mise au goût du jour, on parle d’IPod, de tablettes, de réseaux sociaux, autant d’éléments qui n’auraient pas calmé la hantise de Richter pour la déshumanisation du tissu social, la marchandisation et l’importance du rendement dont les standards augmentent chaque jour. Si la technologie allège la charge de travail de l’humain, quelle devient la valeur de ce dernier, alors qu’on demande à sa mémoire affective de devenir informatique ?

L’action prend place, dans une zone de transit, tantôt un aéroport, tantôt un hôtel, de quel pays ne me demandez pas ! D’ailleurs, ne le demandez à personne, car une interaction non calculée, un petit délai qui s’ajoute et adieu la correspondance, bonjour la crise d’angoisse!

Un décor épuré, modulaire, des costumes tous de teintes et styles semblables, des discours répétés par chacun et en différentes occasions : tous les éléments contribuent à mettre de l’avant la dépersonnalisation du mode de vie mené par les usagers de la classe affaires. Il en est de même au niveau des comédiens qui jouent le rôle de d’acteurs interprétant de façon interchangeable un couple passant sa vie dans ces zones de transit. Tom travaille dans une grande corporative pour laquelle il multiplie les voyages d’affaires, Joy dans les cantines d’aéroport ; leur vie amoureuse se résume à une petite vite, quand leurs horaires le permettent, dans les toilettes des hommes, de quel aéroport déjà ? Un trop plein d’informations, un ras-le-bol de l’automatisation, court-circuit de la mémoire, crise identitaire. Electronic City est un cri d’avertissement qui se clôt par une salve d’applaudissements.

Un peu tard pour en parler ? Non. Ni Falk Richter, ni Jean-Claude Côté ni aucun des comédiens qui ont participé à la création de cette pièce ne sont sur le point de mettre un terme à leur carrière, alors si vous voyez un de ces noms passer, c’est que vous avez probablement devant vous l’opportunité de passer un agréable moment.

– Vickie Lemelin-Goulet