De la beat generation, la postérité et l’imaginaire populaire ont surtout gardé les noms d’hommes tels que Burroughs, Ginsberg, Kerouac ou Cassidy, considérés comme étant les phares d’un mouvement dissident qui offrait une écriture brute, inspirée du jazz. Or, qui d’autres que les femmes avaient le plus à gagner en rejetant les cadres de la conformité? On le découvre dans Éclipse, présentée en ce moment au Quat’Sous.

Pourquoi donc, parmi tous les adolescents lisant Sur la route en guise de pèlerinage intellectuel, très peu s’intéressent au travail d’Hettie Jones, Anne Waldman ou Diane Di Prima? Ainsi, comme l’annonce le programme, Marie Brassard et ses collaboratrices (Larissa Corriveau, Laurence Dauphinais, Ève Duranceau et Johanne Haberlin) ont voulu réfléchir aux circonstances qui ont précipité ces poétesses dans l’ombre des hommes qui oeuvraient à leurs côtés, parfois moins brillamment, pour présenter Éclipse, un collage de textes de Waldman, Jones, Di Prima ainsi que Lenore Kandel, Denise Levertov, Janine Pommy Vega et Mary Norbert Körte.

Peut-être un peu hermétique pour qui ne connaîtrait rien des femmes derrière les autrices, on reconnaîtra la signature de Brassard dans son approche mélodique et rythmique du matériel (pensons à la façon dont se découpait le texte dans La fureur de ce que je pense). Peut-être pour ne pas détourner l’attention du spectateur des oeuvres, très peu de détails sur leurs vies seront révélés, préconisant un jeu musical, accompagné des envolées d’Alexander MacSween à la conception sonore.

Le plateau est principalement dénudé, hormis une grande porte vitrée en coin, donnant sur un vestibule d’où les comédiennes émergeront tour à tour. On peut y apercevoir des photos et autres mémentos d’une vie évoquée, mais jamais véritablement racontée. Plus soirée de poésie que théâtre (au grand dam de certains), les textes défilent, se mêlant à l’habillage visuel de Karl Lemieux, flux d’images oniriques, tantôt paysages de bord de route, tantôt portraits de banlieue, tantôt gribouillages créatifs, créant une étrange litanie hypnotique. Il s’agit d’une ambiance exigeante, qui n’offrira aucune bouffée d’air à ceux dont le muscle cérébral s’épuiserait.

Au fil des mots, alors que les poèmes se répondent, la cohérence du mouvement et l’état de blues collectif deviennent palpables et ouvrent une lucarne dans la psyché des poétesses. Le seul instant où on nous permet une sortie hors du matériel est au tout début du spectacle, alors que les actrices, afin de créer une sorte d’effet miroir avec les autrices, se livrent et s’exposent dans un monologue à quatre voix. Les mêmes thèmes se font face; les malaises devant les rôles attendus des femmes toujours en dichotomie avec l’appel de la création, le rapport aux hommes, la recherche d’identité, la soif d’une spiritualité libre, le besoin d’exister selon ses propres codes, le besoin d’indépendance.

S’il est beau de voir les paroles de ces géantes littéraires résonner dans la bouche de jeunes femmes sans perdre une virgule de pertinence, la même idée est désolante. Il devient évident que le chemin menant à l’égalité sera encore long.

Rose Normandin