Crédit photo: Jérémie Battaglia

(e) est un spectacle difficile à résumer. D’abord parce qu’il s’agit là d’un texte touffu. Un texte qui navigue constamment du récit raconté, rapporté, au dialogue, en passant par de nombreuses insertions sonores. Mais aussi parce que c’est un spectacle plutôt chargé. Chargé, mais précis, assumé.

Quand on entre dans la salle, les deux acteurs et l’actrice sont déjà sur scène. Une scène assez étroite qui coupe la salle en deux. Le public est donc de part et d’autre de celle-ci. Deux portent une jupette blanche et un cardigan, un porte un short et une chemise. Tous ont des bas blancs et des chaussures de quilles. La scène est en plancher de bois ciré, comme une allée de quilles. Et il y a une boule de quilles rouge… Les quilles, aussi drôle que cela ne puisse paraître, sont une image qui parcourt la pièce.

Récit d’un personnage dont le corps se masculinise, [e] est un spectacle empreint de sexualité maladroite, de corps, de sécrétions. Le récit est complexe et raconté à trois voix, à travers trois tranches dans la vie d’un même personnage. «Première vie : la femme en moi. […] Deuxième vie : l’homme en moi, […] Troisième vie : quelque chose qui ressemble à moi». Ces trois vies sont aussi les points de départs d’une langue qui s’emballe et qui réfléchit sur le récit qu’elle est elle-même en train de raconter. Le tout donne une impression de construction au fur et à mesure, ce qui semble extrêmement pertinent pour porter cette histoire de genres mouvants. Ici, la forme rejoint en quelque sorte le fond et c’est vraiment dans ces moments que le spectacle tire sa force.

(e) est le plus pertinent lorsque qu’il traite des représentations des genres. La gestion des corps sur scène est extrêmement précise, placée, et comporte plusieurs poses qui rappellent des représentations traditionnelles. Poses de pin-ups et de tragédiennes, de cow-boys et de James Bond. Ce sujet est approfondi lorsque l’un des acteurs, maintenant habillé en jeans levis et wife-beater blanc, nous raconte son apprentissage de la masculinité. Un apprentissage fait à travers une étude méticuleuse des films et de leurs protagonistes masculins. De James Dean à Roy Dupuis, de Jude Law à Daniel Craig. Une masculinité idéalisée, gonflée… «La virilité, c’est faire comme si nous transportions toujours des arbres, comme si nous transportions toujours des armes». Mais c’est aussi une masculinité banale mais toujours autoritaire, une masculinité de monsieur qui joue aux quilles, de membre du Club Optimiste. (e) aborde aussi la question des féminités en utilisant des figures complexes : la mère, Marie-Chose la butch, les téléromans : Quelle famille!, Marilyne, Les Machos… C’est aussi la féminité d’Hermione dans Andromaque de Racine.

C’est donc un riche spectacle que ce (e), qui tente par plusieurs chemins de répondre à sa propre question : «qu’est-ce que je suis?». Une réponse que l’on cherche, nous aussi, avec l’équipe, par le biais d’un certain nombre d’images récurrentes qui rythment et structurent la pièce : des Cheetos, du cha-cha, une voiture rouge, du blé d’inde. Et surtout, une Nana Mouskouri qui revient toujours, obsédante.

– Philippe Dumaine

@PhilDumaine

(e)

du 7 au 25 mai à la Salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d’aujourd’hui

texte, mise en scène et interprétation : Dany Boudreault

interprétation : Robin-Joël Cool, Marie-Pier Labrecque

assistance à la mise en scène et régie : Jérémie Boucher

conseil à la dramaturgie : Alice Ronfard

conception visuelle :Patrice Charbonneau-Brunelle

éclairages : Erwann Bernard

conception sonore : Philippe Brault

conseil au mouvement : Mélanie Demers

direction de production : Catherine La Frenière

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