L’accueil des réfugiés : à la télé, à la radio, partout, le sujet revient. À combien d’entre eux, déjà, le Québec, le Canada ouvriront-ils leur porte en 2016? Or, dans les médias, rares sont les discussions qui, au-delà du politique ou de l’anecdote, témoignent en profondeur des bouleversements auxquels font face ces humains de tous âges, contraints de quitter leur pays pour aller s’installer ailleurs. Leur histoire fait trop souvent figure de statistique.

Une porte qui s’ouvre de l’intérieur sur leur réalité : voilà ce que permet Niko, le très beau roman de Dimitri Nasrallah.

Niko, six ans, vit au Liban en pleine guerre civile. Les débuts de l’histoire nous entraînent dans son petit monde à lui, l’appartement de Beyrouth, sa Mama, Élise, son Baba, Antoine, son futur ami qui gonfle le ventre de Mama, l’aspirateur qui lui sert de camion de pompier. Il y a aussi l’attente du premier jour de classe, ah, si l’école pouvait rouvrir!

D’emblée, on s’attache au petit garçon. C’est à partir de sa vision, dépeinte avec une grande justesse par l’auteur inspiré de son propre vécu, qu’on pénètre dans le livre. On plonge dans le récit, entraîné par la candeur des images et du langage enfantins, lesquels traduisent aussi bien la tendresse que le drame; la beauté que la destruction. On s’imprègne de l’existence toute simple du garçonnet tout en sachant son quotidien éphémère et fragile.

De fait, brusquement, survient la cassure qui forcera Antoine et Niko à quitter le Liban. Entre l’Europe et l’Amérique, sur la terre, en mer ou dans les airs, on suivra le long périple dans lequel s’engagent, ensemble ou séparément, le père et le fils, pour échapper aux dangers de la guerre et tenter de redonner un sens à l’avenir.

Même si c’est le destin de Niko, de l’enfance à la fin de l’adolescence, qui ouvre et clôt le récit, on accède au fil des pages à l’intériorité d’autres personnages, en particulier Antoine, son père, ainsi qu’un oncle et une tante du garçon qui l’accueilleront à Montréal.

Des thèmes fondamentaux

Par le concours de détails et de retournements qui, en alimentant brillamment le suspense, nous font plonger dans sa lecture avec avidité, Niko s’articule autour de thèmes fondamentaux: parmi eux, la quête d’identité, le devoir de loyauté, le désir d’appartenance.

Il met surtout en exergue une vérité dont toute la profondeur à ce jour échappe peut-être encore aux sociétés d’accueil. Certes, en trouvant refuge dans de nouvelles contrées, les condamnés à l’exil échappent aux conflits armés qui font rage dans leurs pays d’origine. Mais cette fuite, toute salvatrice qu’elle puisse être, pave la voie à un autre conflit, intérieur celui-là, pas moins intense, au contraire, qu’aucun exil ne permet d’éviter. La tourmente du déracinement, le déchirement qui loge entre le passé et le futur, Niko nous permet, sans amertume ni complaisance, plutôt avec beaucoup de finesse, d’en ressentir la tension.

« Ne prends plus tes décisions en fonction du passé », dit son père à Niko dans un passage du bouquin. « Je ne sais pas si je vais y arriver », répond Niko. Et pour cause, car un pied dans le passé et l’autre dans l’avenir, comment dire oui à l’un sans trahir l’autre? Cette impression de ne pouvoir retourner en arrière, mais ne pas pouvoir aller de l’avant, comment la surmonter?

Un éclairage essentiel

Peut-on se construire avec son histoire, malgré son histoire? C’est la mesure de ce défi, immense que nous donne à saisir Dimitri Nasrallah avec Niko. Et jamais dans cette affaire l’auteur n’émet de jugement. Pas plus qu’il ne fait porter un quelconque poids ou une responsabilité à la société d’accueil. Au contraire, aux prises avec leur nécessité de se reconstruire dans un nouveau lieu d’ancrage, les personnages qu’a développés l’auteur sont fin seuls, confrontés à eux-mêmes. Une bataille entre le soi de jadis et celui en devenir qu’on ne peut remporter qu’avec le temps et la résilience.

En allant à la rencontre des protagonistes de Niko, il nous apparaît également avec une force nouvelle à quel point chaque migrant, chaque exilé, chaque réfugié est un monde en soi avec les richesses que cela comporte. À la faveur des statistiques, on l’oublie, bien sûr. C’est dommage. En cela, l’ouvrage de Dimitri Nasrallah fournit un éclairage essentiel.

Paru en anglais il y a déjà cinq ans, Niko avait remporté, le Hugh MacLennan Prize for Fiction, discerné par la Quebec Writers’ Federation. C’est à l’initiative de La Peuplade que le livre a été publié en français, en 2016, traduit par Daniel Grenier, l’auteur primé de L’année la plus longue (2015). L’attente en valait la peine. On ne peut qu’espérer pour les lecteurs francophones que Blackbodying, le premier roman de Dimitri Nasrallah, qui date de 2005, lauréat du McAuslan First Book Prize et traitant lui aussi d’exil empruntera cette même voie.

Brigitte Trudel

Niko, Dimitri Nasrallah, traduit de l’anglais par Daniel Grenier, La Peuplade, 2016.