C’est dans un bien étrange ballet multidisciplinaire que nous entraîne le Théâtre Rude Ingénierie (TRI) avec Dreamland. Le spectacle s’inspire du parc d’attractions du même nom érigé à Brooklyn en 1904 et détruit par le feu sept ans plus tard. L’endroit, un genre de pré-Las Vegas, était reconnu pour sa démesure.

« Le principe, c’est de déambuler », précise la dame qui cueille nos billets à l’entrée. Première curiosité, donc, pas de places assises à part quelques chaises éparses. Le sentiment d’instabilité se prononce à la vue de l’immense maquette qui git au centre de la salle. Un genre d’île flottante formée d’un fatras indéfinissable d’objets récupérés et mécanisés, lesquels grouillent, scintillent et bruitent. Une représentation imaginée du fameux Dreamland laissé à l’abandon.

Répartis aux pourtours de ce bazar, les artistes-performeurs tantôt mimes, musiciens, bruiteurs, tenanciers de bar ou animateur de foule se mettent graduellement en scène. Au décor s’ajoutent six écrans géants sur lesquels sont projetées, en alternance, des images d’époque du véritable Dreamland et les captures en gros plan des dix-huit caméras braquées sur la maquette et sur les artistes.
Immersion en temps réel

L’expérience immersive, où tout se crée en direct, se découpe en douze chapitres articulés autour d’anecdotes historiques qui racontent la naissance, la gloire et la chute de Dreamland. Les spectateurs vont et viennent autour de l’île-maquette, au gré des interventions-performances qui animent ce monde bizarroïde. Ici, pas de narration en tant que telle, plutôt beaucoup d’évocations à l’aide de mots, de quelques phrases, de gestuelle et surtout d’une sollicitation globale de tous les sens.
Ainsi, durant une heure et dix minutes, les images, les jeux d’éclairages, la musique s’entrechoquent et se mêlent aux sons divers et aux odeurs de maïs soufflé. Dans cet univers à l’arrière-goût de cité déchue où déferle le divertissement brut, on oscille entre tonitruant crescendo, calme momentané et vague désillusion. On tente de faire des liens entre les pensées qui émergent, de trouver le focus, de fournir une trame à l’exercice, de diriger sa réflexion.

Soudain, comme étourdi par cette surdose visuelle et sonore, on réalise que les comédiens ont rejoint le public. Ils sont à discuter avec les gens, à prendre un verre. Du coup, la scène et la vraie vie se confondent. La réalité a rattrapé la fiction.

Effleurer des pistes

C’est une proposition sans contredit originale, à la mécanique très bien huilée, que celle de Dreamland. Conçu au fil de laboratoires et de recherches qui se sont succédé durant cinq ans, le spectacle interpelle plusieurs notions de l’imaginaire collectif. Pouvoir du rêve, de l’argent et de l’illusion, pièges des excès et de l’éphémère. Entre le droit à l’émerveillement et les dérives de la superficialité, y a-t-il un équilibre possible? Dans tout cela, quelle est la place de l’intime?
Autant de pistes de réflexion qui émergent de la prestation, mais toutes s’entrechoquent rapidement. Comme un repas servi trop vite, il en résulte une part d’insaisissable, une appropriation ardue qui demeure dérangeante.
Mais cette densité, ce chaos, cette vitesse, qui sait? Peut-être, au fond, n’est-ce que le miroir de nos existences contemporaines. Comment fait-on alors pour s’y retrouver, pour ne pas perdre un peu la tête?

Brigitte Trudel

Dreamland est présentée au Théâtre Périscope à Québec du 20 septembre au 8 octobre 2016.
Pour plus de détails, c’est ici.