Avez-vous déjà eu envie de mettre votre vie sur pause? Ou avez-vous déjà appelé votre employeur pour prévenir de votre absence parce que vous aviez les blues, pour ensuite vous apercevoir que vos préoccupations persistaient malgré tout? « How we spend our days is, of course, how we spend our lives ». Inspirée par cette citation d’Annie Dillard, l’autrice Gabrielle Chapdelaine en a fait la prémisse de sa pièce Une journée.

Présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui dans le cadre de Dramaturgies en dialogue, la pièce expose le quotidien de quatre jeunes adultes, ou plutôt vingt-quatre heures dans la vie d’Alfonso, Harris, Debs et Nico. Le public assiste à : « [leur] train-train quotidien, [leurs] tentatives routinières pour y échapper, [aux] irruptions d’imprévus à la fois espérés et craints, [aux] inextricables complexités des relations humaines pour lesquelles les personnages n’ont pas de mode d’emploi… »

Dramaturgies en dialogue n’aurait pas su mieux choisir pour lancer sa programmation. Récipiendaire du Prix Gratien-Gélinas, Gabrielle Chapdelaine a su s’entourer d’une équipe chevronnée. Philippe Cyr à la mise en scène et quatre acteurs qu’on n’échangerait pour rien au monde : Sébastien David, Fayolle Junior Jean, Olivia Palacci et Élisabeth Smith. La dynamique opère entre les quatre comparses dont les personnages semblent à la fois étrangers les uns aux autres, et simples collègues de bureau.

Sébastien David interprète Alfonso, un employé hyper motivé qui se permet des leçons sur le bonheur et dont « la puanteur de son optimisme » rebute sa collègue Nico (Olivia Palacci). Celle-ci ferait la pire idiotie pour un peu de reconnaissance au travail, pour enrayer la platitude de son quotidien, entre sa soupe minestrone qui mijote 8h et sa ritournelle de couples célèbres pour meubler le vide. Debs (Élisabeth Smith) anticipe les journées au bureau et justifie ses absences par ses problèmes d’insomnie, passant le plus clair de son temps devant Photo Booth. Enfin, Harris (Fayolle Junior Jean) s’intéresse à une mystérieuse Wendy qui préfère lui parler par l’entremise de leurs boîtes vocales, le faisant sombrer dans une déprime lancinante.

Pour une mise en lecture, le décor est loin de se limiter à des lutrins et des chaises. Le passage du temps est souligné par le décompte des heures projeté sur le mur arrière. S’exprimant au « je », les acteurs résument pourtant la routine d’un personnage qui n’est pas le leur. Les actions qu’ils récitent défilent également sur le mur du fond. Puis chacun reprend son rôle et exhibe ses patterns ou ses faux-semblants de bonheur.

L’un des aspects intéressants de cette pièce réside dans l’énumération des films auxquels les personnages se plaisent à comparer leurs vies. Traduisant un aspect de leur personnalité ou de leurs peurs, ils évoquent subtilement certaines scènes ou carrément le synopsis de films cultes. Les titres sont ensuite révélés, projetés sur le mur. Au passage, Lost In Translation (deux solitudes qui se rencontrent comme quatre collègues isolés dans leurs cubicules ignorant le mal de chacun), Titanic et même The Shining (euh!!??) sont cités. Les personnages attendent et idéalisent quelque chose de grandiose pour nier la banalité de leur quotidien.

Si la pièce est teintée d’humour, les personnages sont marqués d’un certain mal de vivre ou d’une incapacité à apprécier les petits bonheurs qui résident dans chaque instant. Certains vivent dans le passé et d’autres s’imaginent un avenir lointain aux antipodes de ce qu’ils sont, ou envieux d’une réalité digne d’un « star système ». Puis en même temps, qui n’a pas connu cette ambiance de bureau individualiste avec ses tâches redondantes et asservissantes? Qui ne s’est pas contenté d’une soupe Ramen réconfortante ou de crottes de fromage bonnes à s’en lécher les doigts? Qui n’a pas attendu après un incident, un événement, un signe… quelque chose de plus grand que soi pour pouvoir rompre le sort du quotidien?

Si Gabrielle Chapdelaine mentionnait dans sa capsule du CEAD vouloir susciter chez le spectateur un apaisement face à l’existence, pari somme toute réussi. La fin fait sourire et semble apporter une certaine lueur d’espoir et de solidarité. Proposez-moi pour le plaisir de retourner voir cette pièce. Même si je connais l’intrigue, la forme et les acteurs, je revivrais l’expérience jour après jour, comme Bill Murray dans Groundhog Day. Ça c’est mon clin d’œil Gabrielle Chapdelaine. Félicitations!

Edith Malo

Une journée, un texte de Gabrielle Chapdelaine, mis en scène par Philippe Cyr. Avec Sébastien David, Fayolle Junior Jean, Olivia Palacci, Élisabeth Smith. Présenté au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui dans le cadre de Dramaturgies en dialogue.

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