Crédit : Andréanne Gauthier

Énigmatique. Onirique. Fantasmatique. Le cinéma de David Lynch vous plaît? Retrouvez l’étrangeté de deux réalités parallèles, où la vie et la mort se côtoient et s’entrechoquent à la fois. Dans Fuir le corbeau, Mathieu Girard brouille les pistes en présentant un objet théâtral fascinant, glauque et surréaliste. Présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui dans le cadre de Dramaturgies en dialogue, la pièce Fuir le corbeau questionne essentiellement le rapport au deuil. D’ailleurs, on se doute de l’intrigue en raison de la profession du personnage central, mais on ne boude pas notre plaisir pour autant. Si le personnage de Vincent nous révèle l’acte odieux qu’il a commis, habité par un chagrin, porté par un amour idyllique, hanté par la tâche de surveillance à laquelle il a failli, bien des pistes demeurent irrésolues.

Dans le rôle principal, Renaud Lacelle-Bourdon incarne l’insondable Vincent, un taxidermiste aimant les cailles et le poulet au beurre. Audrey, sa femme, semble aimantée, hypnotisée par l’arrière-boutique d’un commerce nommé « Monsieur Draperie ». Vartikâ, lui, parfait étranger, s’immisce dans le quotidien de Vincent, dans sa vie amoureuse et semble agir à titre de guide. Ramnath est le stagiaire de Vincent, un brin trop curieux, peut-être à ses risques et périls. Sans compter la volubile et pétillante caissière qui parle sans cesse de ses colorations capillaires.

Dans une narration d‘Étienne Courville, cinq personnages font leur entrée sur scène, leurs visages dissimulés sous des masques d’animaux (rhinocéros, cerf, lapin, coq, mouton), soulignant ainsi l’esthétique énigmatique de la pièce. Mathieu Girard maîtrise avec doigté les codes du surréalisme. On nage littéralement entre diverses perceptions dans un espace-temps parfois confus où chaque personnage revêt un caractère étrange. Les lieux sont chargés de symboles. Les vapeurs du spa brouillent la réalité et occasionnent des visions d’oiseau à Vincent. Vartikâ en profite alors pour glisser des phrases nébuleuses du genre : « T’as vu le jeu? Tout ce qu’on peut voir les yeux fermés? » ou «  Quand on coupe, on peut plus revenir en arrière » . Autant d’indices que l’on additionne à la toute fin, où l’on comprend que le sommeil peut rimer avec fatalité, alors que l’insomnie peut mener vers la folie. Vartikâ évoque également le bar 101… endroit où Audrey, Vincent et lui se rejoindront, enivrés par l’alcool, dispersés dans la foule, brouillant une fois de plus la mince ligne entre le réel et le rêve.

Le thème du double participe également à cette impression d’étrangeté. Divisés en tableaux, le premier situe l’action dans une forêt où Vincent trouvera deux cailles mortes. Alors qu’il apprête son fameux poulet au beurre, il constate que la volaille a deux cœurs, deux cous. Lors de son passage à l’épicerie, la caissière lui demande si les deux dés traînant sur le comptoir lui appartiennent. « Deux 6, c’est de la chance ça! » Chance, vraiment? Ou présage de malheur? Vêtus d’un jean et d’un t-shirt noirs, Vartikâ et Vincent sont-ils la même personne? L’imagination de Vincent lui joue-t-elle des tours lorsqu’il confond Audrey et la caissière?

La mise en lecture de Véronique Côté souligne l’aspect sinueux, onirique et inquiétant du texte. Ne serait-ce que la scène du bar où les acteurs enfilent de nouveau leurs masques sur le plancher de danse. Le bar baigne dans une lumière rouge. Le mot boucherie est évoqué au passage, rappelant le sang… La scène également où Vincent tourne autour des protagonistes Audrey, Vartikâ et Ramnath tels un témoin extérieur à la préparation du souper est particulièrement intéressante visuellement. Ramnath campé par Rahul Gandhi s’exprime dans une langue hindie parfaite alors qu’en présence de Vincent, le personnage spécifie avoir grandi à Toronto et ignorer la maîtrise de cette langue. Bref, on distingue difficilement le vrai du faux, la réalité du rêve, et c’est exactement ce que souhaite Mathieu Girard. Sans vouloir abandonner le spectateur devant un casse-tête, beaucoup de pistes demeurent irrésolues. Est-ce voulu? Après un film de David Lynch, est-ce qu’on connaît toutes les réponses? Non, mais on demeure habité par ce sentiment d’étrangeté fascinant… on pousse parfois même la curiosité jusqu’à l’investigation… On découvre alors que  Vartikâ, en sanskrit, signifie « l’oiseau qui revient », et on comprend étrangement une partie de la vérité… la volaille, les cailles, les visions… fuir le corbeau.

Je demeure très intriguée par la future mise en scène de ce texte, car même en lecture les changements de tons et d’univers sont perceptibles et intrigants. Mathieu Girard, soyez assuré que je serai aux premières loges pour voir la version aboutie de votre texte.

– Edith Malo

 Fuir le corbeau de Mathieu Girard. Présenté au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui le 29 août dans le cadre de Dramaturgies en dialogue. Une mise en lecture de Véronique Côté. Avec Renaud Lacelle-Bourdon, Catherine-Amélie Côté, Étienne Courville, Myriam Fournier, Rahul Gandhi et Guillaume Tremblay.

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