Jeune auteur allemand de 21 ans,  Friedrich von Schiller veut tout écrire dans sa première pièce Les Brigands créée en 1782. Du moins, c’est que Paul Lefebvre, conseiller dramaturgique au CEAD, nous laisse présager dans sa présentation humoristique du texte Brigands de Jean-Denis Beaudoin, largement inspiré de cette œuvre emblématique du mouvement littéraire allemand Sturm und Drang. Jean-Denis Beaudoin, connu pour sa pièce Mes enfants n’ont pas peur du noir qui avait été aussi présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, renoue avec l’une des thématiques qui lui est chère : la relation conflictuelle entre deux frères. Dans le cas présent, Franz, jaloux de son frère Karl parti étudier à Leipzig, rédige une fausse lettre dans laquelle il accuse Karl de vol et de luxure. À l’annonce de cette nouvelle, le père répudie Karl. Ce dernier s’allie à ses amis et crée un groupe de brigands en quête de légitimité, mais dont les actions ne sont pas en adéquation avec les valeurs revendiquées.

Au-delà de la relation houleuse entre deux frères, la pièce s’inscrit dans une structure sociétale, présentant « le problème d’illusion entre la révolte et la révolution, la faille entre la politique et l’amour ». Après une présentation aussi élogieuse de Lefebvre à l’égard de ce texte présenté dans le cadre de Dramaturgies en dialogue, la durée exhaustive de deux heures s’est enclenchée. Le personnage de Franz est déjà sur scène. Du haut de son attitude méprisante et condescendante, il s’adresse au public questionnant leur confort. À plusieurs reprises, il y aura des apartés du genre durant la pièce.

Un texte pour être joué, et non lu

D’abord, il faut préciser que le texte est en chantier. Puissant, brillant et incisif, le texte a du potentiel à condition d’être remanié, peaufiné (peut-être écourté), mais surtout, interprété avec la fougue et l’éloquence qu’il mérite. Le manque de justesse des acteurs ne sert en rien ce drame sanguinaire. Chacun semble réciter le texte avec trop, ou peu d’émotion, prêtant maladroitement une intention à un personnage encore étranger à leurs yeux. Émile Schneider, est à la fois fort convaincant dans le rôle du frère tyrannique et baveux, mais semble bâcler le texte à quelques reprises, déballant à un rythme fulgurant les mots, sans les ressentir, sans en comprendre le sens. Pourtant, le rôle de Franz lui va comme un gant, à condition qu’il puisse se servir de son corps pour en extirper la laideur d’un frère manipulateur et implacable.

La difficulté première de ce texte pour un acteur réside dans les différents niveaux de langage, provoquant des ruptures de ton. Ainsi, les comédiens naviguent entre une langue poétique, voire littéraire, et un langage coutumier. Citons, notamment le monologue de Karl (Jean-Philippe Peras) à la fin. Déclamant sa révolte à travers l’analogie du vent qui s’élève, et les montagnes qui se dressent, le texte est d’une puissance qui aurait nécessité plus d’intensité. Pourtant, les acteurs semblent hésitants. Leur jeu, teinté de notre époque et à la fois réaliste, jure parfois avec le XVIe siècle, le château et les épées qu’on nous rappelle à l’occasion. L’entrecroisement de ces différents niveaux de langage est intéressant, mais exigerait une meilleure direction d’acteurs. Ou du moins, plus de constance et de fluidité. Que l’on pense également à « Monsieur Pouvoir », représentant de la justice et incarnation de la religion, s’adressant directement à Karl, assis parmi le public. D’ailleurs, plusieurs éclipses du genre ponctuent la pièce, sans nécessairement servir l’action et le propos. La scène nage volontairement dans l’absurdité, mais provoque à la fois un malaise.

Toutefois, on comprend aisément pourquoi Jean-Denis Beaudoin fut intrigué et happé par cette pièce de Friedrich von Schiller. Les thèmes sont d’actualité, ne serait-ce que la confusion entre la révolution et la révolte. « On nous impose d’être respectueux alors que personne ne nous respecte », s’exprimera l’une des brigands, nourrie par un désir de révolte. Une recherche de justice en pillant les mieux nantis, mais en crachant sur le respect et les valeurs d’égalité qui étaient pourtant le moteur de leur révolution. Bref, le propos est dense et la langue, une arme redoutable et aiguisée. Il y a certainement un avenir riche et prometteur à cette création à condition que la mise en scène soit fulgurante pour embraser des personnages plus grands que nature.

Enfin, saluons l’initiative d’attribuer quelques rôles masculins à des femmes puisque l’auteur allemand n’avait créé qu’un rôle féminin à la base. Celui d’Amalia, destinée à épouser Karl. Prisonnière d’une tour cachée dans cet immense château, on l’entend geindre avant même que la pièce commence, en voix hors champs. Brigands évoque des idéaux valeureux et sensés, mais sombrant dans la vilité et la monstruosité. Si la fin respecte le présage maintes fois évoqué, elle risque de laisser le spectateur médusé et songeur. Bonne continuité à Brigands.

– Edith Malo

Brigands, un texte de Jean-Denis Beaudoin mis en lecture par Édith Patenaude. Présenté au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui le 24 août 2018.

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