Moqueur. Hétéroclite. Troublant. Tels sont les trois mots qui me viennent en tête lorsque je résume Douleur sentimentale puante, un collectif paru aux éditions Somme toute en novembre 2019. Ce « pot-pourri » a été élaboré par Sara Hébert, une collagiste autoproclamée « scrapbookeuse subversive » et surtout connue comme cofondatrice de Caresses magiques et de la revue Filles missiles.

En ouvrant le recueil, on remarque d’emblée l’immense travail derrière la mise en pages et les collages de Sara Hébert. Elle a découpé et détourné de leur fonction des publicités vintages provenant de vieux magazines féminins. Ironiques, les images ne renforcent plus les stéréotypes de genre et la plupart sont désormais au service de la douleur sentimentale puante : « Existent-ils des pastilles pour les cocus? ». Grâce à l’humour, Sara Hébert passe au broyeur l’industrie du bonheur et du développement personnel.

En plus d’un horoscope (d’un horosCOCUpe, lit-on) et d’une petite chronique judiciaire, le collectif est composé de huit textes littéraires, abordant la jalousie de plusieurs points de vue et au sein de plusieurs types de relations : couples traditionnels, couples ouverts, fréquentations, amitiés, etc. Ça regorge de sexe. Des amitiés sont trahies. Et souvent, trop souvent, les blessures sont plus que des entailles.

Avec Jimmy Beaulieu, on touche, sans la nommer, à la codépendance; avec Alexandre Fontaine Rousseau, à une relation toxique et éprise de contrôle. Chloé Savoie-Bernard nous révèle que la narratrice est davantage jalouse « de lui, de sa famille riche, de sa facilité à avoir ce qu’il voulait, les contrats, les filles qui l’aimaient toutes ». Jalouse, en somme, de ses privilèges socioéconomiques. Les deux derniers textes m’ont particulièrement marqué parce qu’ils déplacent le cadre, jouent sur un autre tableau : Sandrine Galand décrit la naissance d’une amitié profonde, puis d’un amour entre deux filles et des insécurités qui en découle ; Pascale Gorry Bérubé, de son côté, est jalouse de tout ce qui est « mieux vivant qu’elle », entrant en rapport de rivalité avec tous les êtres vivants et, a fortiori, les autres féminités.

Si les collages démantelaient les conseils de développement personnel, il n’en demeure pas moins que les lecteurs.trices retiendront des textes l’explicitation des mécanismes de la jalousie – la confiance, la communication, l’indécision, l’attachement, le contrôle, etc. Les textes de ce « pot-pourri » étant moins hybrides et essayistiques que les textes des collectifs publiés chez Triptyque, on sent que les récits s’adressent avec justesse à un plus grand public.

Par ailleurs, le recueil offre certes une multiplicité de perspectives sur la jalousie, j’aurais apprécié cependant que le projet inclue deux autres aspects. Le premier, celui de la jalousie entre hommes, que la relation soit amicale ou amoureuse ; écrire sur un tel sujet aurait par exemple permis de décortiquer la compétition masculine. Le deuxième, celui de la compersion ; cette expression désigne l’envers de la jalousie et il aurait été enrichissant de raconter, en creux, la joie que l’on peut prendre à la vue du plaisir que retire son/sa/ses partenaires de ses autres relations sexuelles ou amoureuses. Entre le zine et le livre, Douleur sentimentale puante est un projet éditorial criant, tranchant, bien exécuté et qui se hisse au sommet des collectifs parus l’année dernière.

Cédric Trahan

Collectif comprenant les textes de Jimmy Beaulieu, Julie Delporte, Jonathan Duguay, Alexandre Fontaine Rousseau, Géraldine, Pascale Gorry Bérubé, Sandrine Galand et Chloé Savoie-Bernard.

Douleur sentimentale puante, Sara Hébert (dir.), ed. Somme toute, Montréal, 2019.