C’est pour le compte des Éditions Marchand de feuilles que Daniel Grenier (Malgré tout on rit à Saint-Henri, Le Quartanier) a traduit l’excellent recueil de nouvelles de la Montréalaise Anna Leventhal, Douce détresse. Ce recueil de 15 nouvelles, empreint de la langue parlée du Québec, sait surprendre, toucher et questionner tout à la fois. On y découvre un Montréal multiculturel et intriguant, une ville sur laquelle plane une douce détresse, mais aussi beaucoup d’espoir.

Cette douce détresse, qui tient-elle? Les personnages de Leventhal sont férocement vivants, qu’ils soient couchés dans un lit d’hôpital, dans une chaise roulante, ou dans une manifestation, avec leurs petits travers et leurs grands secrets, ils sont profondément humains. Chaque nouvelle peut être prise séparément, mais elles prennent tout leur sens ensemble, puisque les personnages s’entrecroisent, se rencontrent, vieillissent, et rien n’est plus stimulant pour le lecteur que de penser que l’auteur a pu placer des petits indices ça et là pour lui. Les personnages reviennent, mais ne sont pas les mêmes, puisqu’ils ne sont plus là, plus au même endroit, dans leurs vies et d’un point de vue géographique. Les jeunes squatteurs dans l’absurde et parfaite nouvelle sur le concept du Premier Juillet, se retrouvent adultes, plus vieux. Plus sages? L’histoire ne le dit pas, mais le lecteur sort tout de même ravi d’en savoir plus sur le tournant qu’a pu prendre leur vie. La petite dernière de la bande devenue sage-femme et ensuite… autre chose.

Les recueils plus traditionnels de nouvelles peuvent vite devenir lassants. Anna Leventhal, par son approche intelligente des liens entre humains, qu’elle a su exploiter à merveille à travers les différentes nouvelles de son recueil, sait tenir son lecteur intéressé. Son écriture désinvolte, parfois absurde, parfois mystique, est parsemée d’images fortes, et disons-le d’une douce détresse que l’on a envie de suivre.

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Extrait:

«La neige avait recommencé à un moment donné durant la nuit. Nos empreintes, celles de Neil et les miennes, étaient presque complètement effacées maintenant, et j’ai perdu leur trace à un bloc de l’appartement. Mon vieux lecteur MP3 avait la radio en option et je l’ai allumé. […] Et soudainement, j’ai compris que ce que je croyais être très épais était en fait très mince, la fine couche de crémage sur un gâteau étagé de tristesse dont j’avais oublié l’existence. […] Je me suis vu comme télescopé, je me suis senti émerveillé et très vieux en me remémorant toute la tristesse que j’avais ressentie, plus ou moins depuis le début de l’âge adulte, et même avant. Il y en avait beaucoup, de la tristesse, il y en avait tout un marché aux puces. Et pourtant, la plus grosse tristesse du lot, la pièce maîtresse qui palpitait et qui brillait comme une pépite d’uranium, cette tristesse-là ne m’appartenait même pas.»

Elizabeth Lord

Douce détresse, Anne Leventhal, Éditions Marchand de feuilles, 2015.