Alan West se demande comment a bien pu commencer toute cette histoire. Quel instant de sa vie a bien pu être l’élément déclencheur de cet imbroglio ou plutôt de ce ravage familial? Selon lui, il s’agit d’une question « qui équivaut à demander quand, exactement, la balle s’élance vers la canette? Quand elle jaillit de la gueule du fusil? Quand j’appuie sur la détente? […] À l’usine, ou à l’arrière du semi-remorque qui transporte les cartouches sur l’autoroute…?» Alan est doctorant en philosophie ; des questions, il s’en pose. À première vue, plus que son entourage. L’instant où tout a commencé, finalement, ce sera quand son grand-père, celui qui l’a éduqué, avec qui il buvait de la bière et tirait au fusil sur des livres de poche sans intérêt, a fait un infarctus à quatre-vingt-deux ans. Cecil, Granp’, comme Alan l’appelle tout le long du récit, est mourant. Le petit-fils quitte donc Toronto pour aller au chevet de son grand-père à l’hôpital d’Invermere, en Colombie-Britannique. Le vieil haïssable lui demande de retrouver son fils Jack, le père qu’Alan n’a jamais connu. Ainsi débute le roman Balistique (Ballistics) du jeune auteur canadien D.W. Wilson, aussi diplômé en philosophie, déjà comparé par la presse anglophone à de grands auteurs américains : Jim Harrison et David Vann. Un écho fort pour un premier roman.

Un écho juste. Dès les premières pages, nous savons que nous avons affaire à un véritable romancier qui, même s’il s’inscrit avec bien d’autres auteurs dans le courant littéraire « nature writing », nous souffle une force d’écriture singulière. En lisant D.W. Wilson, on comprend vite que les personnages ne seront pas banals, que les événements à l’image de la mémoire ne suivront pas l’ordre logique du temps, que les lieux, la forêt, les Rocheuses, seront le reflet de leurs souvenirs et de leurs états d’âme, que leur passé ne changera pas ni ne disparaîtra. Ils devront faire avec.

L’autre début

L’histoire aurait pu aussi commencer en 1969 lorsqu’Archer Cole fuit l’armée américaine et traverse les lignes canadiennes en compagnie de sa fille, Linnea. Il fait alors la rencontre de Cecil West, canadien et vétéran de la Seconde Guerre. De la guerre, Cecil ne parlera pas beaucoup. Sur ce plan, c’est davantage les souvenirs d’Archer que le roman met en scène : un tir ami, une bombe au napalm, une rizière, des soldats morts, brûlés, une blessure au bras, une sale plaie. Archer en gardera toute sa vie la peur du feu. De même, Cecil West ainsi que son fils Jack et sa compagne, Dora, prendront les deux étrangers sous leur aile, et s’assureront que le déserteur et sa fille ne soient pas dénoncés. Le roman met donc en scène un fait peu exploité en littérature : ces vétérans qui ont fui la guerre du Vietnam et sont venus se cacher au Canada (ils sont des milliers à l’avoir fait dans les années soixante et soixante-dix). De cette rencontre s’ensuivra alors une histoire d’amitié, de famille, de haine et de trahisons. Des tirs amis comme Archer en a vécu au Vietnam, il y en aura tout au long de Balistique.

La route

En venant vivre au Canada, l’Américain pensait fuir la guerre, le napalm; il habite finalement une ville où la population a un lien bien familier au feu. Plus tard, quand Alan, le petit-fils de Cecil, viendra lui demander son aide afin de retrouver son père, des feux de forêt incontrôlables auront envahi la province à quelques centaines de kilomètres d’Invermere. C’est à travers cette nature en flammes, ce paysage dévasté et ces villages évacués qu’Archer partira avec Alan. À part Cecil, il est le seul à connaître les routes forestières. La Highway 95 qu’Alan aime tant, « c’est mon refuge, mon havre de paix », dit-il. Plus ils s’approchent de Caribou Bridge, au cœur même de l’incendie qui embrase toute la région et où se terre Jack, plus Alan et Archer doivent prendre des chemins de traverse. Ils investissent alors des lieux dévastés qui ont parfois l’apparence du passé, parfois celle du présent, souvent celle de la peur et du remord.

Tout au long du roman, Alan comprend assez vite qu’on ne s’améliore pas en vieillissant : on se souvient, on essaie de changer certaines choses, on a beau en savoir un peu plus sur nous, ce n’est pas nécessairement une bonne chose. On naît, on vit, on devient lâche, on se referme comme une huître. Cependant, Alan croit que certains, comme Cecil, méritent bien de se relâcher un peu, justement : « il me semble qu’il a vécu assez longtemps et bossé assez dur pour gagner le droit de nourrir des préjugés sans fondement

Une plume américaine? Nord-américaine

Le roman de D.W. Wilson est sans aucun doute comparable à ceux de David Vann en cela que son récit, bien qu’il soit psychologique, demeure un suspense total et s’appuie sur une histoire familiale plus que tourmentée. Balistique rappelle aussi les romans de Jim Harrison, je pense particulièrement à Un bon jour pour mourir, le road trip destructeur d’un vétéran de la guerre du Vietnam à travers l’Amérique. Il y a en effet quelque chose de la prose américaine dans l’écriture de Wilson, notamment une retenue bien calculée. Mais il y a aussi cette description des paysages, ceux du Canada, qui fait penser à la prose effrénée et au réalisme magique de Trevor Ferguson (un auteur canadien, tiens donc) quand il décrit le pays. Je pense à Train d’Enfer ou à La ligne de feu, surtout : les forêts qui brûlent, une tension dramatique qui s’embrase sur des terres apocalyptiques, un décor qu’on croirait tout sauf canadien, en fin de compte.

Julien Fortin

Balistique, D.W. Wilson, traduit par Madeleine Nasalik, Éditions de l’Olivier, 2015.