« […] parce que les seuls qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois, ceux qui ne bâillent jamais, qui sont incapables de dire des banalités, mais qui flambent, qui flambent, qui flambent jalonnant la nuit comme des cierges d’église. »
– Jack Kerouac, Sur la route

 

Sous la plume de Jack Kerouac, Neal Cassady est Dean Moriarty, un des personnages mythiques de Sur la route et représentant légendaire de la Beat Generation. Il est aussi Cody Pomeray de Visions de Cody, un des meilleurs livres de Kerouac. Dans la réalité, Neal Cassady était un serre-frein, voleur de voiture à ses heures, très téméraire qui alluma l’étincelle au coeur de Jack Kerouac, le poussant à écrire leurs histoires rocambolesques faisant de lui une figure marquante de la Beat Generation.  Né en 1926 en Utah, Cassady parcourut l’Amérique du Nord, en proie à un constant besoin de changement, interchangeant les femmes dans sa vie comme une seule pure entité d’amour, se droguant pour garder ce rythme effréné. Il meurt en 1968 à Mexico d’une probable surdose de barbiturique. Triste fin pour le rassembleur qu’il était. On le connaît pour avoir été représenté à de nombreuses reprises dans diverses oeuvres des beatniks, mais peu savent qu’il écrivait lui-même.

Kerouac, convaincu des talents littéraires de Cassady, tenta tant bien que mal de le lui faire réaliser, mais celui-ci restait persuadé que le véritable écrivain était Kerouac. Un roman de Cassady fut publié de manière posthume, toujours non publié en version française à ce jour. Les lettres présentes dans Dingue de la vie prouvent par contre que Cassady avait la plume des fous furieux de la Beat, se collant par moment au style jazzé de Jack et aux idées éclatées de Ginsberg. Exit le mysticisme chez Cassady et bravo la liberté et la plume charnelle, vraie, crue. La traduction n’enlève rien à la spontanéité des versions originales, ce qui est un point fort de l’édition de Finitude. Chacune des lettres s’accompagne d’une mise en contexte qui permet au lecteur une meilleure compréhension de la correspondance.

On lit l’esprit de Cassady, un être libre, caractériel, dérangeant, parfois dérangé. Les lettres à Jack sont teintées de leurs aventures à venir, d’une hâte certaine de toujours aller plus loin dans leurs cavales. Les lettres pour Carolyn, son épouse, reflètent la part de Neal qui désirait plutôt rentrer à la maison, son port d’attache, auprès d’elle. C’est d’ailleurs l’éternel combat de Neal qui transparaît à travers ses lettres : son besoin constant d’être dans la tourmente, l’excès, les amis éternels et son besoin tout aussi poignant de rentrer à la maison, de vivre bien, d’être celui qu’il devrait être. Dingue de toi & de toi & de tout dépeint Cassady comme l’être paradoxal qu’il était, tissé d’excès et d’insécurités, un être fou et parfait qui flamba jusqu’à ne plus être.

Extrait:

«TRÈS CHÈRE CAROLYN,

Je suis extrêmement satisfait de ma vie. Pourquoi? Parce que toi. Oh oui, je suis une loque à bout de nerfs, un éternel angoissé, un père anxieux. À d’autres moments malgré tout j’envisage la vie de façon si paisible et si sûre que ça compense tout ça.

Prends les femmes par exemple, il n’y en a qu’une – toi.
”       ”  amoureuses   ”      ”   ”   ” ”   ”     ” .
”      ”    rivaux   ”   ”   ”   ” ”   ”  qu’un – lui.
”       ”  écrivains ”   ”   ”   ”  ”  ”   ”  – lui.
”       ”    livres  ”   ”  ”  ”  ”    ”   ”   – celui-là.
”       ”    bières    ”  ”   ”  ”  ”   ” qu’une – la Schlitz.»

Elizabeth Lord

Dingue de la vie & de toi & de tout : Lettres 1951-1968 , Neal Cassady, Finitude, 2015.

Voir aussi le tome I : Un truc très beau qui contient tout : Lettres 1944-1950, Neal Cassady. Finitude, 2014.