Crédit photos: Nicolas Descôteaux

Parce que comparer les points de vue et confronter les idées, c’est notre dada au webzine Les Méconnus (et on aime ça se gâter): deux journalistes chevronnées se sont rendues à La Chapelle  pour voir 4.48 Psychose de Sarah Kane. Juré craché, Edith Paré-Roy et Mélissa Pelletier ne se sont pas lues mutuellement avant publication. Alors, accord total ou visions totalement différentes? Place aux critiques (en ordre alphabétique, excusez-nous pardon)!

Edith Paré-Roy

La formule semblait magique : 4.48 Psychose, de Sarah Kane, une œuvre aussi bouleversante que révolutionnaire + Sophie Cadieux, la comédienne chouchou du Québec + le Théâtre La Chapelle, où se trouvent les plus beaux petits bijoux de la dramaturgie contemporaine à Montréal + une nouvelle traduction du texte respectant davantage l’original = de la bombe! Grâce à tous ces éléments réunis, la magie a bel et bien opéré par moments. Mais il y a toujours un « mais »…

Œuvre minimaliste, presque sans théâtralité tellement la poésie y occupe une place prépondérante, 4.48 Psychose laisse beaucoup de liberté à l’interprétation… pour le meilleur et pour le pire. Souvent présentée comme le sombre testament d’une auteure déprimée et déprimante, la pièce a pris des couleurs différentes sur les planches de La Chapelle. En effet, le metteur en scène Florent Siaud a voulu mettre de la vie sur les planches. Help des Beatles, un peu de Verdi par ci et de musique techno par là; ton souvent moqueur de Sophie Cadieux et jeu dynamique; diverses projections en arrière-plan (et même un extrait des Pierrafeu!), tout autant de stratégies pour briser le pathos de l’œuvre et montrer son côté lumineux.

Si l’idée de Florent Siaud me semblait excellente, la pièce était toutefois quelque peu inégale. La mise en scène diversifiée, voire trop éclatée, volait parfois la vedette au texte et empêchait de le savourer pleinement. Sophie Cadieux, quant à elle, a brillé de tous ses feux lors des passages où elle se montrait sarcastique et lorsqu’elle incarnait tour à tour la patiente et le médecin, mais a semblé moins à l’aise lors des scènes où son personnage se mettait en colère. Les nombreux « fucking » qui parsemaient la traduction de Guillaume Corbeil – d’ailleurs, bien meilleure et plus fidèle au texte original que la traduction officielle plus proprette – étaient plus ou moins convaincants. Cela dit, malgré quelques fausses notes, cette adaptation rend bien, et avec justesse, le chant du cygne de Sarah Kane.

Psychose-43.©Nicolas Descôteaux

 

Mélissa Pelletier

J’avais à peine dix-sept ans quand j’ai lu 4.48 Psychose de Sarah Kane pour la première fois. Du haut de ma frivolité toute cégepienne, la découverte a été marquante. Quand j’ai vu (11 ans plus tard, ouch!) que Guillaume Corbeil allait se pencher sur le texte pour en offrir une nouvelle traduction dans une mise en scène de Florent Siaud, ni une ni deux, j’ai réservé mon billet.

Elle (excellente Sophie Cadieux) est entrée dans la salle comme une ombre. Le regard fixe, dangereux. «Mais vous avez des amis? Qu’est-ce que vous leur apportez? Qu’est-ce que vous leur apportez pour qu’ils vous offrent leur soutien?» Le ton, cynique à souhait, a été lancé. Vêtue d’un long chandail de laine blanc, ironique point lumineux sur rideau noir, elle a saisi sans hésitation son arme, le micro. Et a commencé à cracher ses mots, sa vie. Sa souffrance, son incapacité à vivre. Son manque d’envie de tout. «Je n’ai aucun désir de mort, je ne veux juste plus vivre.»

Le rideau s’est ouvert sur une scène rouge sang, où diverses projections vidéo ont pris place. C’était hachuré, cru, souvent sale, parfois aseptisé, jonché de «FUCKING!» gros comme le bras (merci Guillaume Corbeil pour cette traduction plus fidèle). Avec une conviction sans faille, Cadieux change de ton comme elle bat des cils, naturellement, pour respecter le texte de Kane. Passe avec brio de l’amoureuse déchue à la dépressive sans espoir, de la jeune femme délicieusement malsaine au médecin concerné, presque affecté, dans une mise en scène riche, qui compétitionne de densité avec le texte.

Une heure tassée, serrée, qui a laissé le public muet quelques secondes à la fermeture du rideau. Comme si la pièce de la dramaturge britannique qui s’est enlevée la vie en 1999, lourde dans tous les sens du terme, avait besoin de respirer avant qu’on puisse passer aux applaudissements. Difficile de représenter la maladie mentale, qui peut prendre autant de formes qu’il y a d’humains sur la planète. Dur surtout de sortir du cadre du texte, tellement poétique qu’il en devient difficile à mettre en scène. Si cette version de 4.48 Psychose n’était peut-être pas à la hauteur des (vertigineuses) attentes, elle a pourtant réussi à mettre en valeur la plume incisive de Sarah Kane.

–  Edith Paré-Roy et Mélissa Pelletier

4.48 Psychose, du 27 janvier au 6 février 2016 à La Chapelle