Ce qui est difficile avec les albums dits hommage, c’est de ne pas sombrer dans l’inutile. Quand on veut écouter un artiste,  pourquoi écouter un album de covers? Mieux ne vaut-il pas se plonger dans  le matériel original (qui veut écouter le disque où Scarlett Johansson chante du Tom Waits? QUI!?!)? Et si, en plus, la «tête hommagée» fait partie des mythes intouchables, des géants de la poésie, des fleurons de la culture québécoise, la mission est dangereuse, voire casse-gueule. Chacun a «son» Desjardins, celui qui lui parle d’amour, de solitude, d’espérance ou de société, en tête-à-tête avec ses angoisses. Chacun n’a pas envie de voir sa parole profanée.

Le projet est né d’une idée de Steve Jolin, lui-même de Rouyn-Noranda et fondateur de l’étiquette abitibienne 117 Records. S’alliant à un autre natif de la région, Philippe B,  pour la réalisation, l’album réunit une vingtaine de musiciens de la nouvelle garde autour de treize chansons. On part.

Ce qui est réussi ici, c’est  qu’on a le sentiment que les artistes ont choisi les œuvres non pas en fonction de leur succès, mais bien en fonction de l’univers. Chacun est allé puiser dans le répertoire les thèmes qui lui sont chers. Ainsi, si les arrangements ne sont parfois pas si loin de la chanson originale, l’interprétation est tellement authentique qu’on pourrait croire le texte signé par l’interprète. On retrouve donc sur l’album les abîmés, les amoureux, les cyniques, les rêveurs, les messagers… Ainsi, il faudra être de mauvaise foi ou réactionnaire pour ne pas reconnaître le travail accompli et ne pas se laisser toucher l’âme par quelques tracks.

Du côté des écorchés, je rangerais le travail d’Avec pas d’casque, de Safia Nolin et de Fred Fortin. Leur sensibilité respective fait honneur à la nature crève-cœur des textes. Si les arrangements de la première nous ramène au folk-country pour «Au pays des calottes», la guitare de Joseph Marchand vient donner une couleur un peu inquiétante à la version de Nolin de «Va-t’en pas». Fred Fortin se paye un time blues en assurant, en plus de sa voix, la guitare et la basse dans sa version (qui a beaucoup fait jaser) de «Tu m’aimes-tu». L’écoute de la chanson nous transporte dans le bar adjacent au motel cheap d’un fond de bois. Si aucune de ces chansons-là te brasse, j’veux pas te connaître.

Du côté des amoureux, on retrouve Keith Kouna, les Sœurs Boulay et Saratoga. Dans les trois cas, on retrouve des arrangements épurés, sans flafla, n’offrant aucun obstacle à la réception du texte. L’émotion est brute, la poésie aucunement dénaturée.

Du côté des délinquants, Adamus, Matiu et Émile Bilodeau nous ramènent aux soirées animales de l’époque d’Abitibi. Avec leur participation, la sueur et l’alcool deviennent audibles tout en réaiguisant le regard critique du poète sur «Les mammifères», «Le bon gars» et «Le chant du bum».

Philippe B (qui est partout sur le disque) reste assez proche de la version originale de «Y va toujours y avoir», mais ajoute une petite touche de bluegrass avec le violon de Guido Del Fabbro. Yann Perreau aussi est assez prudent, mais efficace avec «Dans ses yeux», si ce n’est qu’il troque le piano de Desjardins pour une guitare, une batterie et une trompette.

La pochette de l’album

Notons ceux qui ont pris le plus de risques dans leur interprétation. Koriass s’est attaqué à «M’as mettre un homme là-d’ssus». Desjardins étant un sacré conteur, il est délicat de choisir une chanson entrée dans les annales pour la livraison punchée de son auteur.  Il ne pouvait que la transformer radicalement pour essayer d’en faire quelque chose d’unique, au risque de se planter. À mon avis, le défi est relevé haut la main. Koriass, de par son arrangement et son habillage sonore de public complice (qui me renvoie par pouvoir de suggestion à la chanson «Le Gala», sur Kanasuta), s’inscrit tout à fait dans l’humour de l’auteur-compositeur et délivre le texte sans en diluer la verve. Klô Pelgag, quant à elle, est la seule qui propose un arrangement drivé par le piano, pourtant phare dans l’œuvre de Desjardins. Ce qu’elle fait est à la fois extraterrestre et complètement naturel. «Les Yankees» devient un gros morceau prog qui prend toute sa saveur de fable, racontée de troublante façon. La beauté, l’étrangeté et l’horreur tournent à tour de rôle dans nos oreilles pour nous servir à la fois de chronique historique et de vue prophétique.

L’album est le résultat juste d’un travail humble et honnête.  On ne cherche pas à transformer les chansons à la sauce populaire du moment, mais plutôt à mettre en valeur la résonance universelle de l’œuvre. Ces enregistrements ne sont que la confirmation de la postérité certaine d’un grand artiste.

Rose Normandin
—–
L’album Desjardins est paru le 28 avril, sur l’étiquette 117 Records.
Lien Bandcamp

Un événement à annoncer? Une formation dans le milieu culturel à faire découvrir? Envie de jammer avec des artistes de feu? Une offre d’emploi? Un autre truc à partager? C’est ici que ça se passe, maintenant. Remplissez le formulaire pour partager avec les lecteurs des Méconnus!

À DÉCOUVRIR AUSSI :