Le Musée du Louvre est fermé le mardi, mais ouvert deux soirs par semaine jusqu’à 21 h 45. « Les Nocturnes du Musée du Louvre » sont géniales, car elles permettent d’éviter les files d’attente, les engorgements devant certaines toiles, etc. Puis, pour être honnête, j’adore l’ambiance un peu glauque que prennent certaines salles une fois que le soleil est couché. Bref, une expérience à tenter lors de votre prochaine visite à Paris.

Mais bon, je n’allais pas au Louvre pour y dénicher de nouvelles formes d’art ou pour être transie devant l’audace de certains artistes. On s’entend. Tout allait bien, j’étais en zone de confort. Mona Lisa semblait franchement en avoir marre d’être isolée sur un grand mur, mitraillée de flash par un attroupement de touristes. La Victoire de Samothrace a conservé sa grâce et la Vénus de Milo aussi. Les Noces de Cana, qui font face à Mona Lisa, continuent malheureusement de passer inaperçues, ce qui est bien dommage. Grosso Modo, la famille se porte bien, sauf la Joconde qui ne s’amuse plus du tout depuis le dernier roman de Dan Brown.

Mais voilà que, à la recherche d’une porte de sortie, car il se faisait tard, Gabrielle et moi sommes tombées nez à nez avec une exposition… bizarre. Une exposition contemporaine qui nous a plutôt déstabilisées.

Compte-rendu de l’exposition Les fantômes du Louvre d’Enki Bilal

Présentée au Louvre du 20 décembre 2012 au 18 mars 2013, l’exposition d’Enki Bilal est située dans la très prestigieuse salle des Sept-Cheminées. Elle se compose de 23 tableaux.

Au départ, Bilal a photographié aux alentours de 400 tableaux présents dans le musée, puis en a retenu que 23. Il s’est alors intéressé à ces tableaux, leur histoire, l’histoire de leur géniteur, etc. Il a composé, pour chacun d’eux, un bref récit relatant la passion, le drame derrière la création de chaque œuvre. Puis, il a peint, à l’acrylique, sur la photographie de l’œuvre, le fantôme qui plane derrière chaque conception.

Enki Bilal est un auteur de bande dessinée très connu. Sans doute est-ce ma faible connaissance de cet art qui m’a amené à détester l’exposition ? Je n’écarte pas l’idée que ce facteur ait joué un rôle important dans mon appréciation.

J’ai d’abord été choqué par la représentation des fantômes. Tous les mêmes visages, signature-clé d’Enki Bilal. Il submerge parfois entièrement le tableau, parfois, il se place en dialogue avec le sujet. Leur apparence n’entre pas en osmose avec le tableau; il rejette toute historicité, visant peut-être l’intemporalité. L’allure punk des fantômes contraste évidemment avec les œuvres sans pour autant être justifiée ; la signature de Bilal fait office de justification ici.

Les textes qui racontent l’histoire derrière les toiles sombrent rapidement dans le cliché facile. Témoignant d’un lyrisme maladroit, les récits n’apportent rien de concret à l’œuvre picturale ; aucun dialogue n’est instauré entre le fantôme dessiné sur le tirage photographique et le récit. Une fois encore, cette autre rupture m’a plutôt déstabilisée. J’ai l’impression que les deux pans de l’œuvre n’ont pas été réalisés en même temps, dans une même période. Le principe de distanciation est exercé ici, mais sans justification. Dans le même ordre d’idée, l’absence de fil conducteur entre les toiles réduit le rappel de la bande dessinée. En ce sens, il aurait pu être intéressant d’intégrer des liens entre les œuvres afin de justifier certains choix formels et stylistiques.

Sans doute qu’ailleurs, dans un autre musée, cette exposition ne m’aurait pas déstabilisée, ou, du moins, dérangée, mais, force est d’admettre que la rupture de ton entre l’exposition et le musée me paraît presque incroyable. Est-ce le nom Enki Bilal qui a fait en sorte que cette œuvre puisse jouir d’un tel prestige au Musée du Louvre ? L’idée en soi, l’idée de départ est excellente, mais le rendu final laisse un goût amer.

– Sylvie-Anne Boutin