Un tailleur juif de 88 ans vivant à Buenos Aires, Abraham Bursztein, (Miguel Angel Sola) décide de quitter sa ville d’adoption pour retrouver à Lodz en Pologne son ami Piotrek (Jan Mayzel), ami qui l’a sauvé in extremis de la mort en 1945, pour lui offrir le dernier habit qu’il a confectionné. Le parcours sera long, périlleux et sans doute sans retour.

Réalisé par Pablo Solarz, ce film d’une facture classique au plan narratif, est soutenu par un scénario original tiré d’un vieux conte juif et porté par des performances d’acteurs remarquables (notamment celle de Miguel Angel Sola) dans le rôle d’Abraham Bursztein. Comment ne pas se laisser toucher par l’histoire d’un vieil homme qui met en perspective sa génération, les souffrances de sa famille lors de la Deuxième Guerre mondiale comme s’il voulait ultimement créer un pont entre l’Histoire de cette famille juive et le spectateur?

Ce voyage, habité par son passé qu’il a toujours tenu secret, sera ponctué d’écueils, de découvertes, de révélations. Passé qui nous sera révélé par plusieurs flashback. Et détail pertinent, ses souvenirs lui apparaîtront dans ses voyages en train ce qui nous rappelle les wagons de la mort de la Deuxième Guerre mondiale de même qu’un de ses habits dont les rayures ne sont pas sans évoquer la tenue des prisonniers des camps de concentration. La musique traditionnelle de son enfance crée un fil ténu mais constant tout au long du film.

La scène inaugurale avec à la fois des plans d’ensemble, des cadrages serrés et un montage particulièrement dynamique, nous place au centre d’une fête juive rassembleuse, avec sa musique hébraïque, ses klezmers, ses chants ashkénazes, ses danses martelées. La joie coule, les rires fusent, rien qui ne pouvait présager de la tragédie de l’extermination à venir.  Elle situe le protagoniste dans son enfance heureuse avant la Shoah où il frôla la mort. Ses souvenirs lui auront permis de survivre avec l’idée que le bonheur a existé.

Dans la seconde scène du film, on le voit aujourd’hui entouré de ses petits-enfants pour une dernière photo avant qu’il ne quitte sa maison pour aller vivre dans une résidence pour personnes âgées. Ses filles avaient décidé de vendre sa maison et lui disent qu’il devra aussi se faire amputer la jambe droite, nécrosée, conséquence probable des atrocités qu’il a subies en camp. C’était fort mal connaître leur père. Il s’enfuit de nuit et prend un vol pour Madrid. Vol durant lequel on découvre davantage sa personnalité, à la fois manipulatrice et généreuse. Il obtient ainsi le siège d’un passager voisin pour dormir à son aise mais lui prêtera par la suite l’argent nécessaire pour qu’il puisse rentrer dans son pays.

Premier arrêt. Madrid. La confrontation. Il y rencontre Gonzalez, (Angela Molina) propriétaire de l’hôtel où il séjourne, personnage de même acabit qu’Abraham. Femme libre au caractère bien trempé déterminée et à la langue aussi drue. Elle déjouera ses manigances et lui fera affronter ses peurs, régler de vieux conflits dont l’un avec une de ses filles vivant à Madrid. Abraham est un enquiquineur de première, brillant, orgueilleux, à l’humour juif caustique, au langage cru et direct, lucide, entêté avec une morale ostentatoire mais qu’il sait pratiquer envers lui-même.

Second arrêt. Paris. La réconciliation. Il rencontre Ingrid, (Julia Beerhold) une Allemande qui parle yiddish. Dès qu’Abraham apprend qu’elle est Allemande, il se ferme, lui est hostile. Une scène à la gare de l’Est révèle parfaitement son attitude où il a écrit sur deux feuilles « Poland » et « No Germany ». Pour rien au monde il ne veut prononcer ces mots « sales ». Et comment pensez-vous qu’un Juif qui a qui a vécu l’horreur puisse mettre les pieds en Allemagne dit-il. Mais Ingrid persiste avec humanité et détermination jusqu’à ce qu’une réconciliation avec le fait de passer par l’Allemagne lui apparaisse acceptable. Magnifique.

Troisième arrêt. Varsovie. La gratitude. Abraham se réveille dans une chambre d’hôpital à Varsovie, épuisé et souffrant. Il a perdu conscience dans le train. Son infirmière Gosia (Olga Baladz) jeune et pétillante lui apprend qu’on pourra sans doute sauver sa jambe de l’amputation. Il lui demande d’emblée si elle peut le conduire à Lodz. Ce qu’elle fera généreusement. Et il retrouvera enfin Piotrek. Il lui offrira l’habit dans une dernière scène bouleversante aux cadrages précis où les deux octogénaires, le rescapé et le sauveur, se voient, se reconnaissent et se serrent dans les bras l’un de l’autre 70 ans plus tard. Et ne retenez surtout pas vos larmes. Voilà quelques notes mélodramatiques mais on s’y laisse prendre.

Un film sur la générosité, particulièrement celle des personnages qu’Abraham rencontre dans son périple sans lesquels il ne serait jamais parvenu jusqu’en en Pologne.

Un film sans connotation morale sur la gratitude, la fidélité au souvenir, aux promesses à tenir.

En salle présentement.

– Monique Adam

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