Comme l’annonce le titre, Dépossession, un ouvrage collectif rédigé par l’IRIS et publié chez Lux, dresse un portrait plutôt noir de la situation économique au Québec. Ce premier tome, directement inspiré du fameux essai Les veines ouvertes de l’Amérique latine (du regretté Eduardo Galeano), se penche sur le cas des ressources naturelles. Le livre se divise en cinq chapitres, chacun s’attardant à un secteur particulier : l’agriculture, les forêts, les mines, l’énergie (hydroélectricité et hydrocarbures) et, enfin, l’eau potable.

À l’image de l’Amérique du Sud, le Québec a été, dès le début, une colonie-comptoir, c’est-à-dire un bassin de ressource dans lequel la métropole pouvait piger à loisir, sans se soucier du bien-être des populations locales. Selon le géographe David Harvey, la dépossession serait « un moment exceptionnel, brutal, violent et qui se produit souvent hors du cadre légal normal », qui « advient quand on fait passer dans le monde capitaliste quelque chose qui n’y était pas encore ». La colonisation en est bien sûr le meilleur exemple. Tout ce qui réduit les humains ou la nature au statut de ressource exploitable participe à la logique de la dépossession.

Les auteurs arrivent à dépasser la conception simpliste et nationaliste de la dépossession, selon laquelle les Québécois ont été spoliés par les Anglais. Ils étendent le concept aux exactions commises envers les autochtones, les travailleurs migrants, les femmes ainsi que les prolétaires – donc à toute forme de discrimination d’un groupe social. L’idée n’est pas ici de dénoncer les abus d’un peuple contre un autre, mais de montrer les failles d’un système économique qui a privé – et prive toujours – les résidents du Québec d’immenses revenus.

L’ouvrage pose un regard critique sur la Révolution tranquille, en faisant remarquer que le slogan « Maîtres chez nous » ne s’est pas traduit en une démocratisation des profits tirés des ressources naturelles. Par contre, cette période a été le théâtre de nombreux changements dans l’administration de celles-ci. Les années 60-70 ont vu l’émergence des nouveaux acteurs socio-économiques que sont les technocrates (individus possédant un savoir technique et qui, sans être élus, accèdent aux postes de pouvoir dans la fonction publique et participent aux décisions politiques) et les entrepreneurs francophones (jusque-là, les entreprises étaient dirigées par des anglophones). C’est aussi à cette époque que le Québec « s’ouvre sur le monde », c’est-à-dire qu’il rejoint un système économique global fondé sur la concurrence et l’accumulation.

Chaque chapitre suit une structure chronologique pour bien faire comprendre au lecteur l’évolution de l’exploitation de la ressource concernée; dans bien des cas, on se rend jusqu’en 2014, permettant au lecteur de lier l’historique qu’il vient de lire à l’actualité des dernières années. On comprend beaucoup mieux le dossier du pétrole de l’île d’Anticosti, ou bien la logique derrière le Plan Nord. Dans tous les cas, l’exploitation des ressources naturelles est soumise aux exigences du marché, qui obéit à ses propres règles et qui ne se soucie pas du tout du bien-être des acteurs concernés. Dans certains cas, le néolibéralisme se bute à de bien embarrassantes contradictions :

« [L]e gouvernement québécois prend donc à nouveau la responsabilité coûteuse de s’occuper de la forêt, mais laisse les profits tirés de son exploitation aux mains des grandes entreprises. […] Les redevances forestières actuelles ne couvrent même pas les dépenses liées à la prise en charge des forêts, et ces dépenses menacent de croitre rapidement. »

Cette aberration n’est pas la seule : on apprend ainsi que la loi sur les mines est basée sur le principe du free mining, qui a vu le jour vers le milieu du XIXe siècle, lors de la ruée vers l’or en Californie, en vertu duquel quiconque peut prospecter et obtenir un droit d’exploitation sur les terres qu’il s’approprie grâce au claim qu’il place auprès du gouvernement. Ou encore : le gouvernement Charest a vendu au secteur privé les droits d’exploitation des terres riches en gaz de schiste pour la modique somme de 10 cents l’hectare, alors que la Colombie-Britannique avait vendu des terres semblables entre 4000 et 10000 dollars l’hectare.

L’élite politico-économique québécoise adhère à l’idée qu’il faut exporter ses matières premières, plutôt que chercher à satisfaire les besoins du peuple. L’influence des technocrates (qui, après avoir fait leurs classes dans la fonction publique, vont passer au privé) sur la gestion des ressources naturelles a perpétué la dépossession dont eux-mêmes voulaient s’émanciper quelques années plus tôt : le peuple n’a toujours pas son mot à dire sur les modalités et les objectifs de l’exploitation des ressources, sur la répartition des profits qui en découlent, ou sur les limites à fixer aux entreprises.

Les auteurs proposent d’augmenter les redevances demandées aux entreprises et de resserrer les règles environnementales, tout en incluant la population dans les processus décisionnels (objectifs avec lesquels je suis tout à fait en accord), mais le lecteur comprend vite que les problèmes du système actuel ne sont pas dus qu’à la mauvaise foi de nos dirigeants.

Ceux-ci doivent respecter les accords internationaux de libre-échange, qui imposent des contraintes quant aux lois qu’un gouvernement peut appliquer sur son territoire sous peine d’avoir à verser de fortes compensations aux entreprises qui en souffrent. De plus, la concurrence mondiale que se livrent les pays pour attirer les investisseurs pousse les États à offrir leurs ressources sur un plateau d’argent, en échange de la création de quelques emplois. Pour ces raisons, les dirigeants n’ont d’autre choix que se plier aux conditions des entreprises, qui ont le gros bout du bâton.

Dépossession se penche sur le cas québécois pour montrer l’absurdité de l’exploitation des matières premières sur le territoire, ce qu’il réussit avec brio. Cependant, on se rend compte, bien vite, que les responsables d’une telle spoliation ne sont pas nos dirigeants ou nos hommes d’affaires (bien qu’ils y jouent un rôle indéniable), mais l’ensemble de l’économie mondialisée. Notre cas n’est pas unique; loin de là. Partout sur la planète, les inégalités s’amplifient et les peuples subissent les conséquences des fluctuations du marché global, pendant que les ultra-riches se la coulent douce.

Il est d’une importance primordiale que de tels chiffres circulent dans l’espace public, saturé des discours catastrophistes et mensongers du patronat. Pour cette raison, j’encourage tout le monde, à gauche comme à droite, à lire Dépossession.

Antonin Marquis

Dépossession. Une histoire économique du Québec contemporain, Institut de recherche et d’information socio-économiques, Ouvrage dirigé par Simon Tremblay-Pépin, Tome 1, Lux éditeur, 2015.