Quel temps fait-il quand le monde fabrique « de minuscules nœuds noirs / pour y ranger les hommes / et juste ce qu’il faut de soleil / pour laver leur mémoire » ? Un temps de néon où la lumière véritable est menacée, un temps de bête où le sujet poétique doit se dresser en animal et feuler contre les individus usinés « offerts à la caresse des mouches ». C’est du moins ce qu’on décèle à la lecture de Il fait un temps de bête bridée de Mathieu Simoneau, un recueil qui, dès les premières pages, nous attire en ses profondeurs. Le « je » est confronté à « fouiller ses ombres » dans sa solitude; sans appui, il cherche à déranger les pourparlers et à dérouter ces hommes voués au précipice qui se la « coule douce / en attendant que le couteau tombe ». Pour ce faire, il garde en lui « ce troupeau qui bêle / le long des clôtures / qui se presse et pioche » pour entamer, non pas une révolte, mais un long silence avec la résonance des saisons – un de plus lancé au visage de ceux qui tiennent les désirs en laisse.

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Dans un univers où le malaise sépare du reste, on nous annonce qu’il n’y aura pas de recueil, rien de maculé, seulement « un nœud [qu’il essaie] de défaire » dans la progression des poèmes. Ici, « le poème est un désastre » laissé en feu sur la page, un feu si dense que la « douleur fume encore » et que les mots se mettent à ronger leur propre corps dans la boucane. Les registres de langage se fréquentent, s’emboîtent les uns dans les autres, pour arriver à une expression nécessaire faite « de râle / de jappements au bout de la chaîne », puis susceptible de contrer les paroles des gens confinés dans leur tour. Ces mêmes personnes n’ont rien de très réjouissant; la plupart du temps, ils déçoivent avec leurs paysages affreux et doivent se gratter dès que la beauté les effleure. Non, nous rappelle le sujet poétique, il n’y aura pas de poème dans cette « clarté friable » quand on est poursuivi par la nuit et que le cœur patiente « au fond de la remise ». Dans une plainte de bête, sans aucun cri, il refuse ce qui aurait d’emblée fait l’objet d’une programmation, hommes ou poèmes.

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Quelques femmes habitent le décor, protectrices des désirs et des ombres, et accompagnent en songe celui qui ne discerne plus très bien l’avenir à travers cette suite du monde impossible. Il a « des bélugas morts au ventre / qui surissent / à force de pitié » et ne croit plus qu’en la mort comme développement à long terme, comme unique durabilité. La traversée poétique de ce recueil paru récemment aux Éditions du Noroît se lit avec grand intérêt; on se laisse emporter par la force des images et « les nids de guêpes / à botter / dans tous les dortoirs / de la ville ». Si les hommes restent pris dans les nœuds noirs, les poèmes de Mathieu Simoneau, eux, sont des nœuds dépliés, tendus vers le sens de l’existence.

Vanessa Courville

Il fait un temps de bête bridée, Mathieu Simoneau, Éditions du Noroît, 2016.